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EMIG C. Christian
BrachNet
20, rue Chaix
F-13007 Marseille

* Directeur de Recherches
Honoraire CNRS

 

 

Introduction

Édition électronique

Numérisation

Édition numérique

Édition en réseau

Edition papier versus
édition numérique

Conclusion

Références

 

Citation

 

 

 

Version

 

Les publications des sociétés savantes françaises face à Internet

 

Christian C. Emig * [a]

[Résumé]            

Version            

    Avec l’explosion des possibilités d’Internet et les nouveautés de la sphère du multimédia, les sociétés savantes françaises [1] n’ont pas su prévoir les bouleversements notamment dans l’édition de leur bulletin, avec, comme corollaire, la diffusion et l’archivage. Elles sont restées attachées à la technique issue du XVIe siècle – celui de l’imprimerie sur papier – et elle n’ont pas vu ou pas voulu voir l’arrivée du numérique (s. l.). Malheureusement pour elles, souvent  parmi les membres les scientifiques professionnels étaient eux-mêmes réfractaires à l’arrivée de l’ordinateur sur leur propre table de travail, ce qui n’a fait que freiner la nécessaire mutation. Et pourtant, avec les nouvelles technologies dans l’édition, l’économie de la connaissance a été complètement bouleversée par la mise en place d’un espace publique accessible et défini comme un bien commun. Publication et diffusion des résultats scientifiques ont vocation à devenir une partie de ce bien commun et contribuent à la richesse de ce dernier.

    Il faut donc repenser les rapports et les contributions d’une société savante à ce bien commun et, pour cela, réfléchir aux nouvelles possibilités d’échanges à travers Internet. Grâce aux innovations, les coûts sur Internet pointent dans une même direction, c’est-à-dire vers la gratuité : une idée qui tend à secouer les instances dirigeantes des associations qui doivent sortir de leurs schémas traditionnels, confortables mais peu satisfaisants.

    Le propos ici n’est pas de donner une solution qui dépend des instances d’une sociétés savantes, mais de permettre à ces dernières de prendre les bonnes décisions [2] le plus rapidement possible, tout en rappelant le célèbre adage de Coolidge & Lord (1932), qui est de plus en plus d’actualité : "publish or perish" [publier ou périr].

    L’édition électronique comprend trois formes possibles qui recouvrent trois types d’activités différentes : la numérisation, l’édition numérique et l’édition en réseau, qui aujourd’hui cohabitent. Tous les trois demandent des outils performants [3], professionnels de préférence. Ils engendrent d’importants enjeux qui sont à la fois économiques, technologiques et politiques, dont les choix conditionnent l’avenir même de l’association.

Numérisation

    La numérisation (par scanner) concerne deux actions :

  • Celle d’une photocopieuse : la plus classique dans une association pour l’archivage de documents (sur disque dur + une sauvegarde) ou l’envoi par email ou tout autre support et même papier ;
  • Celle des anciens numéros du bulletin, ce qui nécessite du matériel performant (scanner et logiciel OCR) : elle est conditionnée par un certain nombre de choix éditoriaux qui auront été fait auparavant  Aussi, la numérisation n’est pas une action technique neutre, car elle ne consiste pas en un simple portage d’un support à l’autre. Rappelons aussi que les stocks de bulletins papier sont limités et, une fois épuisés, leur contenu disparaît [4].

Édition numérique

    L’édition électronique est dans beaucoup de sociétés savantes en continuité avec les pratiques éditoriales antérieures, car les articles, généralement fabriqués avec un logiciel de texte (LibreOffice, Word, ou un logiciel PAO et DAO [5] …) sur un support numérique, sont ensuite transmis à l’imprimeur pour être mis sur un support physique (papier).

    Il convient maintenant de passer à une « édition numérique », c’est-à-dire que toute l’édition est faite sur des supports qui sont numériques de bout en bout. La première conséquence est que l’ensemble des stades de fabrication d’une publication devient trivial et quasiment sans coût. Le format de diffusion sera en pdf (Portable Document Format) ou en ePub un format ouvert standardisé pour les livres numériques (ou eBook), lisibles sur ordinateurs, tablettes et liseuses.

    Même si le « piratage [6] » est une atteinte à la propriété intellectuelle et au droit sur la copie, dans le contexte d’une explosion documentaire, il y a inversion de la relation de rareté entre les lecteurs et les documents disponibles. Ce sont les lecteurs qui ont tendance à se faire rares et non les informations mises à leur disposition. Ce phénomène, qualifié d’économie de l’attention par l’économiste sociologue Herbert Simon, entraîne une pression vers la gratuité d’accès sur les publications des sociétés savantes. Ceci doit être sérieusement pris en compte dans le concept d’« Open Access [7] » qui se développe de plus en plus dans le monde scientifique et qui ne peut ne pas interroger les membres des sociétés savantes. Parmi les questions à se poser, les articles sont gratuitement fournis par les auteurs et l’édition numérique permet de les diffuser à un coût infime (sans aucune comparaison avec l’imprimerie sur papier ; Tableau 1) : quel est l’intérêt de publier un article dans un bulletin ? Qu’en fait le lecteur ? Or, des réponses se trouvent en partie dans la définition de ce qu’est ou devrait être une société savante.

Édition en réseau

    Le réseau, c’est-à-dire la Toile ou WEB, n’intervient qu’en fin de chaîne, au niveau de la diffusion des contenus – seule l’édition numérique est concernée. C’est une ouverture à l’écriture pratiquement sans limite de volume. La notion de page est remplacée par celle d’octet et encore avec un intérêt tout relatif – publier 3 pages ou 10 ou 100 ne prend  guère plus de temps selon le manuscrit. Le texte est transformé en un langage de balisage permettant d’écrire de l’hypertexte nommé Hypertext Markup Language, en abrégé HTML, conçu pour représenter les pages web, lu avec un navigateur sur un écran.

    Les articles dans les publications des sociétés savantes sont très diverses dans leurs contenus et leur valeurs scientifiques ; ils reflètent le niveau de connaissances de leurs auteurs. Le support papier est encore le plus usité malgré ses contraintes et son prix, tandis qu’évoquer la numérisation du bulletin soulève immédiatement une foule de « bonnes » raisons de ne rien changer. En fait, il s’avère que les dirigeants de ces sociétés savantes ignorent tout de l’édition numérique, à la fois du point technique comme de sa gestion avantageuse (prix, temps, stockage – voir tableau 1 ci-dessous). C’est pour cela qu’on peut leur reprocher de ne pas s’être renseigner sur l’évolution de l’édition scientifique depuis un peu plus d’une décennie. Pourtant, la disparition en quelques mois des pellicules argentiques aurait du les interpeler et les amener à revoir l’édition de leurs publications, tout comme l’annonce en 2012 que, pour la première fois, les ventes de livres électroniques ont dépassé en valeur les ventes de livres papier reliés aux Etats-Unis. Dans les deux cas, ordinateurs ou tablettes sont devenus des outils indispensables pour lire des publications. Les raisons souvent invoquées de préférer lire sur un support papier, si elles sont souvent réelles, n’en restent pas moins fallacieuses et égoïstes, ne prenant pas en compte les nouvelles habitudes des « jeunes » générations.

    Les scientifiques sont de bons marqueurs précurseurs de l’évolution sociétale et les membres des sociétés savantes devraient ainsi être les premiers à les « pister ». Par exemple, Internet est d’abord passé de l’usage militaire à celui des scientifiques, il y a déjà plus de 30 ans, tandis que la publication et l'édition scientifiques se développent sur Internet, sous diverses formes, depuis une vingtaine d’années. Aujourd’hui, toute l’édition scientifique est numérique.

Tableau 1 : Comparaison entre l'édition utilisant le papier et celle numérique
pour une mise en œuvre par une société savante.

Edition physique (papier) Edition numérique (pdf / html / vidéo)
Papier (depuis quelques années aussi en pdf ) Exclusivement numérique
Née à la fin du XVIIe siècle sous l'égide de sociétés savantes. Née à la fin du XXe siècle sous l'impulsion de chercheurs impliqués dans l'édition scientifique.
Depuis une trentaine d'années, l'édition scientifique est investie par les logiques marchandes de grands éditeurs commerciaux Depuis une dizaine d’année l’Open Access mis en place par des scientifiques éditeurs [8] (voir Open Access Directory) afin de contrer les grands éditeurs (voir ci-contre)
Délais de publication très longs et quelques dysfonctionnements Publication en quelques jours/mois
Imprimeur (pour un support physique) Réappropriation par la communauté scientifique du processus de création et de diffusion des travaux
Volume publié limité Volume publié illimité
Prix élévé Gratuit (si préparé par la société savante elle-même)
Mercantilisme du savoir Diffusion libre et gratuite du savoir
Obsolète pour produite et diffuser le savoir actuel Favorise une nouvelle forme de production de savoir
Trop de contraintes Autonomie et rapidité de publication
Limité – en diffusion (tirage toujours limité) et payant Illimité – email, WEB, CD/DVD, HD, clé USB… et gratuit
Limité – en stockage Illimité – sur support numérique
Illustrations N & B Illustrations Couleur [incluant des vidéos et animations]

    Nombre de sociétés savantes françaises, à l'inverse de beaucoup d'autres dans le monde, généralement anglo-saxonnes, n'ont pas su évoluer en s'adaptant aux technologies électronique pourtant développées depuis une trentaine d'années. Ce constat est souvent en lien avec le vieillissement des membres de ces sociétés, les rendant réfractaire à l'usage de l'ordinateur et ainsi incapables de réagir à une évolution qui les a pris de court. L'effort indispensable pour s'adapter sera d'autant plus difficile qu'il est indispensable d'apprendre les nouvelles technologies afin de faire un bon choix qui finalement entraînera leur société vers l'avenir, sinon vers la disparition. Malheureusement, dès à présent, ce non-choix a entraîné la disparition de nombre de publications suite au non-remplacement du support papier, suite à un stock épuisé, par un support numérisé. Ainsi, les sociétés savantes françaises sont face à leur responsabilité dans la promotion ou la disparition d'une partie du patrimoine français, alors responsable et coupable pour non-assistance à la sauvegarde du patrimoine français.

Aigrain P. (2008). Internet & Création, LibroVeritas - http://www.laquadrature.net/fr/livre-internet-creation-de-philippe-aigrain

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Burnard, L. & S. Bauman (2008). TEI. Guidelines for electronic texte encoding and interchange. Oxford, Providence, Charlottesville, Nancy : TEI consortium.

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Lafrance J. (2008). La bataille de l’imprimé à l’ère du papier électronique. Presses de l’Université de Montréal.

Latrive F. (2004). Du bon usage de la piraterie : culture libre, sciences ouvertes. Exils, Paris.

Mahé A. (2008). Libre n’est pas gratuit : qui paye le libre accès ? Le marché de l’édition scientifique et les nouveaux modèles économiques. Schedae, prepublication, 12 (2), 11-20.

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Proulx S. & A. Goldenberg (2010). Internet et la culture de la gratuité. Revue du Mauss, Paris, 35, 503-517.



Notes :

[1] Définition selon le Trésor de la Langue Française Informatisé : société qui a pour finalité de s'occuper de travaux d'érudition, de savoir humaniste et de sciences expérimentales.

[2] C’est le passage inéluctable du support papier au support numérique – en photographie et cinéma, c’est déjà fait.

[3] Dans le monde professionnel du multimédia, c’est Apple qui est prépondérant, pour ne pas écrire exclusif – les raisons sont nombreuses : en usage depuis plus de 30 ans avec des logiciels spécifiques (certains existant aussi depuis sur PC comme la gamme Adobe), la lecture et conversion de tous les formats, sans oublier que le format pdf est natif sur Mac.

[4] Cherchant pour un écrire un article, des données sur deux moulins du Sundgau où des meuniers anabaptistes de ma famille ont travaillé, ma seule source connue était des volumes… épuisés (http://www.sundgau-histoire.asso.fr/fr/autres-publications-sundgau/moulins-du-sundgau-volume4.html) - et pas de version en pdf. Une société historique qui enterre des travaux publiés récemment est inadmissible à l'heure du numérique.

[5] Publication assistée par ordinateur – Dessin assistée par ordinateur, incluant le traitement des photographies numériques - ou même de la CAO – conception assistée par ordinateur.

[6] Les sociétés savantes doivent de se poser la question de ce que pourrait réellement représenter le piratage pour elles.

[7] Le meilleur choix est l’usage et la diffusion sous licences de type Creative Commons qui accordent le droit de copier le produit pour un usage personnel ou de le diffuser dans un but non marchand, mais limitent, en revanche, les usages commerciaux de ces biens culturels.

[8] Deux rôles distincts sont assimilés au terme "éditeur". L'éditeur scientifique, au sens anglais d'editor, est la personne responsable de la direction d'une revue et notamment de son contenu; cette fonction est assurée par un membre reconnu de la communauté scientifique. L'éditeur, au sens anglais de publisher, est la personne chargée de la mise en forme, la diffusion et la vente de la revue. Ici, c'est essentiellement cette seconde fonction qui nous intéresse puisque la première demeure, dans le contexte des nouvelles revues, prise en charge par des scientifiques.



[a]   Nota : Les responsabilités éditoriales que l'auteur a assumé ou poursuit encore, sont brièvement listées à http://paleopolis.rediris.es/Phoronida/ EMIG/Editorial/   GO


 


Emig C. C., 2013. Les publications des sociétés savantes françaises face à Internet.
http://paleopolis.rediris.es/NeCs/NeCs_02-2013/

[Version PDF]
 


Mise en ligne le 29 mai 2013 - © Christian C. Emig - Nouveaux eCrits scientifiques