Herbert Wild
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Les Chiens Aboient...

Roman de mœurs contemporaines
 

Deuxième partie

La poursuite sauvage

À quoi bon imaginer un enfer, quand certains hommes savent trouver, pour d'autres, des souffrances morales que les démons n'inventeraient point.
(Schopenhauer)

Chapitre premier

I

DorpatDeprat posa son manteau et se laissa glisser sur un tas de déblais. Tirant son mouchoir, il essuya son visage piqué de taches blanches d'argile que la sueur délayait. Son préparateur, un Laotien, vêtu à l'européenne, khaki et casque blanc, figure impassible aux yeux longs et étroits, le regarda et se remit à la besogne. Il fendait méthodiquement les grès argileux, mettant soigneusement de côté, sur une couche d'ouate, tout fragment où apparaissait une empreinte, avec les gestes légers et féminins des Asiatiques du sud. En face de DorpatDeprat, le capitaine VergnyF. Magnin, assis sur un bloc, regardait curieusement ces empreintes pour lesquelles DorpatDeprat se donnait tant de mal.

L'officier était venu faire visite au savant, qui, depuis près d'un mois, cantonnait dans sa délégation, perchée au milieu d'un étonnant fouillis de pics sur l'extrême frontière nord de l'Indochine. Coolies et partisans d'escorte compris, ils étaient dix hommes groupés sur une plate-forme au flanc d'une gorge formidable. Au-dessous, une pente inclinée à cinquante degrés filait d'un coup mille mètres plus bas, correspondant à une pente identique en face. Au fond, le Song Nho-qué, ruban blanc d'où montait une rumeur sourde, venait par l'énorme gouttière en enfilade devant eux. À droite la gorge tournait dans un coude où s'amorçaient les verticalités d'un canyon géant.

— Quand je pense, dit le capitaine, que par une température pareille, vous êtes descendu au fond de ce boyau pour chercher d'autres empreintes comme celles-là ! Il faut que ça vous tienne...

DorpatDeprat sourit, amusé. « Ce n'est pas descendre qui est dur... c'est remonter... »

Le capitaine regarda vers les profondeurs. « Je m'en doute... Quelle suée... hein ! Aussi vous êtes joli... les yeux enfoncés, la peau sur les os... Vous avez tort de jouer avec ça. Gare la bilieuse !...

Il leva la tête et fit la grimace. « Bon Dieu, quand je pense aux cinq cents mètres de grimpette à s'appuyer tout à l'heure !... »

— Oh, fit DorpatDeprat avec insouciance, là-haut, dans les pitons, il fait frais. Mais le fond... une chambre de chauffe. Aussi, quand il faut y manœuvrer la masse de carrier, ou simplement un gros marteau, sur des roches récalcitrantes, ça rappelle le hammam trop prolongé. Là-dedans le soleil tape... ce n'est pas une figure, il tape réellement... il assomme... l'expression de « coup de bambou » n'est pas une vaine image...

— Mais qui vous force à un pareil métier ?

— Personne, dit DorpatDeprat en riant. C'est bien pour ça... Ce qui me mène, c'est l'obligation de connaître la succession des terrains dont ces vallées profondes nous donnent la coupe détaillée...

Le capitaine hocha la tête. « L'amour de la science, vous l'avez ! J'aime le mot « obligation »... Dites-moi ce qu'il y a de si intéressant dans ces empreintes bizarres... »

La figure maigre et hâlée s'anima. « Ces empreintes, dit DorpatDeprat, indiquent les plus vieux terrains du monde. Regardez — son geste embrassait toute la hauteur des pentes — du haut en bas de ces versants se superposent des couches inclinées de terrains d'une ancienneté prodigieuse... Derrière, dans ces pitons, d'autres couches superposées prolongent la série. L'épaisseur de ces terrains dépasse dix mille mètres, et de bas en haut, sur ces dix mille mètres, apparaissent des successions de faunes animales, les premières — presque les premières — qui aient vécu sur le globe, dans l'immense océan qui ceinturait le monde. Voyez — il saisit avec précaution une des empreintes placées sur le lit d'ouate — ceci est un crustacé... Dans ces grès argileux, ses congénères de même espèce, avec d'autres êtres, sont rassemblés et constituent la faune, la vie à cette époque. Mais à dix mètres au-dessus de nous, c'est-à-dire à des milliers d'années de distance, j'ai trouvé une faune différente, et au-dessus une autre encore, et dessus d'autres toujours, et encore différentes. Cette pente, c'est un livre gigantesque, dont les couches de terrain sont les pages démesurées... En bas commence l'histoire de races animales depuis un temps immense disparues. En haut nous en trouvons la fin, et cette fin est encore à une distance prodigieuse des temps actuels. Dans les couches intermédiaires, ces espèces passent de l'une à l'autre, se remplacent... des millions d'années revivent là, dans un coup d'œil, dans un éclair de la pensée... Et pour qui se représente cela, c'est tellement grand, tellement prodigieux et harmonieux !... C'est une forme de la Beauté...

Il avait l'expression d'un homme dont le regard intérieur contemple quelque chose d'intraduisiblement grand. Le capitaine était devenu sérieux. « Je vous comprends... Mais pour lire comme vous ces pages !... Vous m'avez fait un peu saisir. Vous savez, je m'imagine peut-être avoir saisi. Alors ces terrains sont vieux ? — La mer les déposa, il y a peut-être deux cents millions d'années, dit DorpatDeprat. Ceci, c'est le Cambrien... Mais ce n'est point encore la naissance de la Vie. Cela, nous ne le connaîtrons jamais. Il y a tant de choses que nous ne connaîtrons jamais !...

Il tendit au capitaine l'empreinte qu'il avait gardée dans sa main. « Voyez comme cet être est déjà compliqué ; comme il est loin des probables infusoires du début. Il a derrière lui sans doute... ah, d'autres millions d'années. Sa carapace articulée, ses yeux à facettes — regardez bien... c'est déjà un miracle d'organisation... Et par rapport, non point seulement à l'homme, mais au plus humble des vertébrés, c'est un être rudimentaire.

Le capitaine examina l'empreinte. Avec respect, il la reposa sur la couche d'ouate. « Deux cents millions d'années, fichtre ! Quel grand-père !... Et tout ça, c'est du nouveau ? »

— Entièrement, dit DorpatDeprat. Une découverte splendide ! Cette série de terrains était inconnue par ici. Et voyez, elle est d'une richesse en fossiles ! Je tiens là une étude capitale. Hin-bounOun Kham, dit-il au Laotien, enveloppez les échantillons. On s'en va. »

Vingt minutes plus tard, ils escaladaient les pentes raides. Par endroits DorpatDeprat montrait les chantiers de recherches des jours précédents. « Ici, disait-il, j'ai trouvé une faune apparentée à celle que vous avez vue plus bas, mais déjà plus jeune... plus jeune ? un euphémisme... — Je m'en doute, disait le capitaine : cent-quatre-vingt-dix-neuf millions d'années au lieu de deux cents ? — Quelque chose comme cela, répondait DorpatDeprat en riant.

Le capitaine le regardait monter devant lui. « Infatigable... C'est égal, il force la note. » Le Laotien pensait sans doute la même chose, car il regardait fréquemment la figure maigre de son chef. DorpatDeprat aimait ce vieil homme et le traitait avec une cordialité à laquelle l'Asiatique était sensible. Il savait que Hin-bounOun Kham l'aimait aussi et qu'il pouvait compter entièrement sur son dévouement.

Les gens du Laos, partie du grand rameau thai, sont affinés et paisibles. Ils aiment, par les belles soirées, à exécuter des chœurs à plusieurs voix. Artistes, intelligents, un peu indolents, leur commerce est agréable. Hin-bounOun Kham avait appris beaucoup auprès de DorpatDeprat. Pendant les longues étapes il causait avec son chef pour lequel il était devenu un compagnon. Ils faisaient ensemble de longues parties d'échecs.

Ils atteignirent le haut de la pente. Douze cents mètres plus bas, le Song Nho-qué blanchissait dans la nuit des vallées. Les rayons rouges du soleil vespéral incendiaient les sommets encore éclairés. DorpatDeprat se jeta sur l'herbe courte d'un col étroit. « Une minute pour souffler », dit-il.

— Regardez, reprit-il au bout d'un instant : l'immensité... Des vallées creusées d'un seul coup, du faîte au torrent. Elles s'ouvrent inattendues à vos pieds. Reculez de quelques mètres et vous ne soupçonnez même pas la gigantesque gouttière... Et là-bas, derrière, un pays de cônes, de pitons, d'allure égale... Voyez : maintenant les vallées sont des rivières de nuit dans un paysage de clarté. Là-bas où les pitons s'empilent, c'est le haut Kwang-si... Curieux pays, vous savez... La piste contourne des cônes calcaires, dans les chênes. Ensuite des plateaux avec des pins et des cèdres... L'Europe méridionale... Seulement vous arrivez dans un village aux toits recourbés, où habitent des gens aux yeux bridés et vêtus de toile bleue, et ça n'est plus du tout l'Europe méridionale... »

Ils restèrent silencieux. La marée d'ombre montait vers eux, hors des tranchées formidables.

— Je voudrais demander quelque chose, fit la voix tranquille du Laotien. — Demandez, Hin-bounOun Kham. — Monsieur, est-ce qu'on ne pourrait pas se reposer deux jours à Dong-van ? — Vous êtes fatigué, Hin-bounOun Kham ? — Oui, Monsieur, un peu. » DorpatDeprat se mit à rire. « Savez-vous le fin mot ? Hin-bounOun Kham veut m'obliger à me reposer. Éh bien, c'est entendu. Nous irons à Dong-van et nous en profiterons pour expédier les échantillons à M. MihielH. Mansuy. »

Ils repartirent et suivirent un casse-cou qui les conduisit au gîte, un village méo sur l'extrême frontière tonkinoise. Maisons à même un rectangle de terre surélevé, aux murs en fascines entremêlées, au toit de chaume. Ils dînèrent en plein air, dans les souffles frais des hauteurs, devant les pics dressant la pâleur froide des calcaires dans le crépuscule avancé déjà piqué d'étoiles, les étoiles scintillantes des hautes régions de l'Asie. Les chevaux s'ébrouaient au piquet. La nuit tomba. Un feu allumé dans une case toute proche projetait au-dehors des ombres mobiles. Par instants un Méo, muni, en guise de lampe, d'une touffe de longs copeaux de pin allumés, circulait entre les toits de chaume bien secs, avec l'incroyable insouciance du montagnard en matière d'incendie. Les fusils des partisans d'escorte brillaient dans l'ombre. Les conversations en mauvais chinois parvenaient étouffées, coupées de rires. Le glou-glou des pipes à eau soulignait l'odeur du tabac chinois. Hin-bounOun Kham raccommodait sa culotte khaki outragée par les plantes épineuses. La lumière de la lampe à acétylène faisait ressortir ses pommettes accentuées et la commissure des yeux bridés. Les deux Européens rêvassaient sans mot dire, regardant les innombrables petits bousiers qui s'abattaient autour de la lampe, sur la table pliante. DorpatDeprat, allongé dans son petit fauteuil de toile, songeait avec joie aux beaux résultats de ses recherches. Il jouissait des pittoresques aspects nocturnes du cantonnement, les yeux encore pleins des spectacles grandioses de la journée... Sa rêverie changea d'objet. Il se complut aux bonnes nouvelles concernant sa femme et ses petites filles. Puis il sentit qu'il souffrait profondément de leur absence, et, en évoquant la figure de sa femme aimée, il se reprocha sa passion pour les montagnes et leur histoire.

II

Au poste de Dong-van, DorpatDeprat et Hin-bounOun Kham clouaient des caisses. Le capitaine VergnyF. Magnin, à cheval sur une chaise, fumait sa pipe en les regardant. « Pourquoi, dit-il, envoyez-vous des blocs entiers ? — Le bloc sèche, répondit DorpatDeprat, et se débite mieux plus tard. Les empreintes sont à l'abri dans l'intérieur. Mais il faut naturellement que la couche soit très riche. — Vous expédiez ainsi des fossiles que vous n'avez pas vus ? — Naturellement. Mon collaborateur va les dégager, les déterminer par comparaison avec des figures, et il me donnera la liste des espèces reconnues ainsi. — Je comprends, dit le capitaine. Ah, voici le courrier... Donne ça... Des papiers, encore des papiers... la barbe ! Des lettres et un télégramme pour vous... »

DorpatDeprat lut le télégramme. « Reçu caisses parfait état ». Ouf, dit-il, ça va mieux... J'avais peur des rapides de la Rivière Claire. Ç'aurait été un désastre irréparable. Souvent un gisement de fossiles exploité dans la roche altérée en surface ne donne plus rien en roche franche... les empreintes ne se dégagent pas. »

Il y avait une lettre de sa femme, et chacune des fillettes avait joint son épître. Il lisait en souriant l'écriture enfantine.

Il en prit une autre. L'adresse était tracée de la grande écriture, aux jambages raides, qui décelait la rudesse de MihielH. Mansuy : « Très cher ami, disait-elle, vos dernières nouvelles m'ont grandement réjoui. Mais malgré l'altitude et la fraîcheur relative des sommets, ménagez-vous. La région dans laquelle vous êtes, en plus de sa topographie tourmentée et fatigante, a mauvaise réputation. C'est le pays des bilieuses... J'ai reçu vos premières caisses. Il y a des colles pas faciles. Ci-joint une première liste de déterminations, à revoir sans doute. J'ai trouvé beaucoup de choses dans les blocs. Bien affectueusement à vous. J'attends avec impatience votre retour. Sans vous, je suis plus isolé ici, intellectuellement, qu'au milieu du Sahara. »

— Brave ami, pensa DorpatDeprat. Quelle sollicitude !

Laissant Hin-bounOun Kham travailler aux emballages, il écrivit à sa femme.

« Ma chérie — disait-il — encore de beaux travaux à mettre en œuvre. Je tiens une des plus remarquables séries du monde pour les terrains primaires inférieurs. Mais il me faut faire un rude métier de carrier pour donner à MihielH. Mansuy de quoi faire une étude complète. À propos, il a le prix CernyWilde. J'ai fait tout mon possible pour cela. Envoie-lui un mot de félicitations. Notre Institut est coté. Le bon GuéraldeJ.-L. Giraud va voir ses secours inutiles !...

Il fait beau. Le ciel est immuablement clair. Les journées sont brûlantes, les nuits froides. Les crépuscules sont ici particulièrement splendides : une illumination de pics innombrables au-dessus des vallées pleines d'ombre. Ah, belle vie ! Je comprends le culte de Goethe et de tant de grands esprits pour les hautes montagnes. Ces formes majestueuses ne peuvent éveiller dans l'âme que des sentiments puissants. Quand vient le soir, ces hautes silhouettes sévères prennent un air de personnalité. À l'heure où les ombres en grandissant, comme dit Virgile, tombent des hauts sommets, elles suscitent en moi toute sorte d'émotions et d'idées. Cela se transforme aussi en musique intérieure. J'ai noté — musicalement — beaucoup de thèmes que j'ai senti chanter en moi. Tu apprécieras, au retour, si cela vaut quelque chose. Oui, je partirai d'ici avec regret... Entends-moi bien : ce regret ne touche en aucune manière à la joie du retour. C'est le regret des solitudes où aucun bruit du monde ne vient vous atteindre, où les petites méchancetés, l'envie d'un GuéraldeJ.-L. Giraud, perdent toute importance. La vie y est plus violente et plus vraie. Les gens s'assassinent facilement, la tête d'un individu tient moins sur ses épaules. Du moins peut-on y vivre enfermé dans sa propre solitude, dans le « splendide isolement » que possède tout esprit élevé. Mais les fossiles m'attendent du fond de leurs centaines de millions d'années. Je vais apprêter ma « Time machine » et partir en exploration dans le passé. »

Il donna ses lettres au tram3 et retourna vers Hin-bounOun Kham. « Il y a des échantillons qu'il faut recoller tout de suite, dit-il au Laotien. M. MihielH. Mansuy pourrait les prendre pour des rebuts et les jeter. » Une expression animée passa sur le visage tranquille de l'Asiatique. « Oui, dit-il, je l'ai vu jeter de bons échantillons qu'on aurait pu recoller. J'ai voulu le dire, mais il s'est fâché très fort ».

3 Courrier.

DorpatDeprat lut dans les yeux étroits un ressentiment contenu. Il savait que le Laotien était l'objet des réprimandes incessantes et violentes de MihielH. Mansuy qui le détestait et lançait des allusions à la nécessité de « larguer ce propre à rien ». DorpatDeprat feignait de ne pas entendre. Tout en ménageant les susceptibilités de son ami, il était très résolu à ne pas sacrifier à un injuste caprice un excellent homme et un aide précieux. Cela fâchait MihielH. Mansuy.

Il repartit le surlendemain. Une expédition assez longue l'entraîna loin de la frontière, sur les hauts plateaux du Kwang-si. Un mois et demi plus tard, il était de retour à Dong-van, un peu plus fatigué, un peu plus amaigri. Il trouva là une lettre de BornierP. Termier qui lui disait : « Il faut travailler quand même et publier quand même. Il ne faut pas cesser de vivre et de produire. Ce serait faire le jeu de l'ennemi. Mais en vous souhaitant une fructueuse campagne en Chine, je vous demande de vous ménager. N'abusez pas de votre magnifique endurance. Ne vous exposez inutilement ni aux rigueurs du climat, ni aux coups des pirates. Je vous demande cela au nom de ma vive amitié, au nom de la géologie, qui a besoin de vous. Je fais un rêve... le réaliserai-je ? Je voudrais voir vos grandes vallées creusées dans les empilements de plis de la Haute Région. Rien à tenter pendant les hostilités, mais après — car il faut espérer qu'il y aura un après à ces tristes choses — je ferai le plus grand effort pour obtenir une mission en Extrême-Orient. »

La fin de la lettre retint l'attention de DorpatDeprat. Le souvenir de la collaboration forcée d'autrefois passa désagréablement. « Voudrait-il de nouveau pratiquer le communisme scientifique ? » Ce fut très court. Il relut. « Non, pensa-t-il, le ton de cette lettre est noble. Il a vieilli. Il a souffert durement de la guerre, de la mort de proches qu'il aimait. Il est hors des préoccupations mesquines, et son affection pour moi s'exprime en beauté. » Il songeait aux vers de Cyrano, à de Guiche vieilli :

Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,
Pendant que des grandeurs on monte les degrés,
Un bruit d'illusions sèches et de regrets...

Le même courrier lui annonça le départ, pour la France, du successeur de TardenoisH. Lantenois. Il pensa qu'il le verrait revenir avec plaisir : un bon garçon, tranquille, désireux d'être agréable aux autres...

Et le temps vint de redescendre aux plaines. Les Mans et les Méos virent la caravane serpenter au flanc des abrupts. Par une belle journée de mi-octobre, DorpatDeprat s'embarqua sur une jonque pilotée par les habiles rameurs thos d'Ha-giang, pour descendre le Song Ka, le fleuve semé de rapides, que les Français nomment Rivière Claire.

Chapitre deuxième

I

Au laboratoire de MihielH. Mansuy, on marchait dans les débris de papier et la balle de paddy. Les portoirs remplis en vrac s'empilaient sur les tables, par terre, sous les vérandas. DorpatDeprat, heureux, regardait MihielH. Mansuy. Mlle VerganiM. Colani assistait au déballage.

— Dix-huit caisses, dit MihielH. Mansuy. Splendide ! Quelle étude pour moi !

— Et vous savez, fit DorpatDeprat, ça n'est pas drôle de fouiller à flanc d'escarpement sous le soleil tropical. Je me suis acharné jusqu'à épuisement des gîtes. Je voulais vous rapporter les éléments d'un ouvrage monumental. » MihielH. Mansuy tendit sa forte main à son chef. « Merci ! Et vous ne vous êtes pas trompé. Je vais avoir une étude unique à publier. Unique ! Regardez, Mademoiselle, quel bilan ! »

Mlle VerganiM. Colani approuvait. « Oh oui, Monsieur MihielH. Mansuy. » Il n'existait pas de personne plus approbatrice que Mlle VerganiM. Colani. Quand elle disait : « Oh oui, Monsieur DorpatDeprat... Oh oui, Monsieur MihielH. Mansuy... » elle avait une façon de tendre la tête, en la hochant à petits coups rapides, avec un ton modeste et pénétré, plein de timidité et de respectueuse déférence. MunteanuU. Margheriti prétendait qu'avec d'autres dont elle n'attendait rien, lui par exemple, le ton était très différent.

MihielH. Mansuy appela un Annamite. « Trinh, enlevez ce portoir plein et donnez-en un vide. Il n'y en a plus ?... Et la réserve, crétin ? » L'indigène s'en alla tout courant. MihielH. Mansuy grommelait d'impatience. « Nom de Dieu ! Que ces jean-foutre sont lambins ! — Mais, dit DorpatDeprat, il vient seulement de sortir... — Oh, je sais, fit MihielH. Mansuy... Vous êtes d'une faiblesse ! » DorpatDeprat était choqué : « Il devrait se souvenir qu'il a été sous la coupe de patrons dont il rappelle avec fureur le manque d'indulgence. »

L'Annamite revenait, une pile de portoirs entre les bras. « Ici, tout de suite ! » Trinh, effaré, encombré, louvoyait entre les obstacles. MihielH. Mansuy tira un des portoirs. Le reste s'écroula bruyamment. « Imbécile, bête brute », cria MihielH. Mansuy. Une gifle violente fit chanceler l'indigène. « Restez, idiot, j'ai besoin de vous... — MihielH. Mansuy ! dit DorpatDeprat... MihielH. Mansuy, je vous en prie ! — Oui, soutenez-le, gronda l'ancien ouvrier. Ils se foutent de moi et de vous... Ah nom de Dieu ! »

DorpatDeprat, très ennuyé, garda le silence.. Il n'osait blâmer son vieil ami. D'autre part, vis-à-vis des indigènes, son autorité recevait un préjudice indiscutable. Il regarda Mlle VerganiM. Colani. Elle était fort affairée à examiner des échantillons dans une boîte et ne voyait rien...

MihielH. Mansuy parut calmé. « Quand pourrez-vous me donner les déterminations, dit DorpatDeprat, afin que je puisse citer les listes quand je décrirai chaque étage géologique ? — Dans un mois, répondit MihielH. Mansuy. — Très bien, dit DorpatDeprat. Mademoiselle, je crois que nous obtiendrons prochainement votre nomination chez nous. » Mlle VerganiM. Colani se confondit en protestations émues. C'était son rêve... Elle serait si heureuse. M. DorpatDeprat était bien bon. Toute sa personne menue se pâmait de reconnaissance. « Allons, dit gaîment DorpatDeprat, il n'y a pas de quoi me remercier. Vous nous serez utile... je ne vois pas autre chose. — Vous dites cela, interrompit-elle avec une voix mouillée de gratitude, mais je vous dois de m'avoir ouvert votre laboratoire depuis deux ans... — Allons, DorpatDeprat, dit MihielH. Mansuy, n'essayez pas de diminuer ce que vous faites pour les autres ! »

Les deux amis se trouvèrent seuls. « Tout irait bien, dit DorpatDeprat, sans la question GuéraldeJ.-L. Giraud. Cela me préoccupe. — Vous savez, fit MihielH. Mansuy avec sa brusquerie accoutumée, qu'il ne fout rien, moins que rien. Un zéro ! Si j'étais chef de service, j'en débarrasserais vivement le plancher. Faites rompre son contrat... pour fainéantise. — Rien à faire, dit DorpatDeprat. Il aurait l'air d'une victime. Et je ne veux pas de scandale. Non, je vais l'envoyer sur le terrain... À la grâce de Dieu. Je vais lui donner une tâche précise. Mais on ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif. — Vous êtes trop faible, dit MihielH. Mansuy. Si j'étais à votre place, il ne resterait pas... Dites donc, autre chose : ça cassera avec MunteanuU. Margheriti. L'autre jour, après une observation que j'avais faite, il s'est exclamé dans la véranda : « Il me dégoûte ! » J'ai feint de n'avoir pas entendu. Mais si ça se renouvelle, je lui fous sur la figure !... »

Le matin même, DorpatDeprat avait eu à subir les doléances de MunteanuU. Margheriti : « Il brutalise les indigènes. La vie devient impossible à cause de lui. Il braille tout le temps, ordonne, tranche et critique tous vos actes devant le personnel, quand vous êtes absent. Méfiez-vous de lui et de la vieille. » Il se souvint de ces paroles en entendant MihielH. Mansuy. Il calma celui-ci comme il avait calmé MunteanuU. Margheriti. « Que c'est insupportable, pensait-il... Et le plus bête de l'affaire, c'est que tous deux sont de braves gens. »

La voix de MihielH. Mansuy le tira de ses désagréables réflexions : « DorpatDeprat, croyez-vous que je passerai à l'avancement en janvier ? — Il y a des chances, dit DorpatDeprat. Vous serez à la limite et proposable. J'ai fait pour vous ce qu'on appelle les propositions spéciales. Le directeur général m'a promis que vous passeriez. — C'est que, dit MihielH. Mansuy d'un ton subitement plein d'excuse et de mélancolie, j'ai cinquante neuf berges. Je voudrais une retraite potable et il faut deux ans de services dans la dernière classe obtenue... Je n'insiste que pour ça... Le grade, je m'en fous ! — Je le sais, dit DorpatDeprat. Mais tenez, voici les propositions et les notes que j'ai établies à votre sujet... Et le moment venu, je tiendrai ferme... »

MihielH. Mansuy lut. Il posa les feuillets et vint à DorpatDeprat, en fixant sur lui le regard profond de ses yeux abrités sous les orbites creuses. Son grand corps osseux, qui se voûtait légèrement, s'inclina vers son ami. « Toujours prêt pour les autres, dit-il en lui mettant la main sur l'épaule. Quel garçon excellent vous faites ! Et jamais vous ne bougez pour vous-même. Je sais comment vous parlez de moi partout... J'en sens les effets. Je vous dois la considération qui se développe autour de moi !... »

Un quart d'heure plus tard, MunteanuU. Margheriti disait à DorpatDeprat : « S'il passe en janvier, il aura le même grade que vous ! Avez-vous réfléchi ?... Avec deux ans de retard, c'est vrai, mais... ne faites pas ça. — Ce sera son bâton de maréchal, dit DorpatDeprat. Moi j'ai mon grade de chef de service. — Ah, fit MunteanuU. Margheriti, l'élever vous-même au même grade que le vôtre !... Non, pour faire ça, il faut être !... — Quoi ? demanda DorpatDeprat en souriant. — Je serais impoli, cria MunteanuU. Margheriti. Heureusement que les circonstances lui interdisent de vous grimper dessus... » DorpatDeprat haussa les épaules et s'en alla.

Les deux mois suivants s'écoulèrent dans les travaux et les réunions ordinaires. LamyLaval, maintenant marié et capitaine, attendait son tour de départ en France.

Avec RolandE. Lorans, devenu directeur, les relations de DorpatDeprat s'étaient resserrées de plus en plus. C'était l'homme entièrement selon son cœur, celui auquel il se fiait le plus, sans qu'il s'en rendît compte lui-même.

À la fin de l'année il avait achevé de rédiger un important ouvrage qui devait mettre au point des recherches entreprises depuis plusieurs années. Entre temps, il avait mis au net quelques essais littéraires. Il avait aussi développé des thèmes musicaux nés dans son esprit au grondement des rapides ou devant la sérénité des décors montagneux. Mais il se sentait bien fatigué.

En janvier, MihielH. Mansuy passa à l'avancement au choix, sur ses instantes propositions.

Un jour, MunteanuU. Margheriti revint à la charge. « Savez-vous que MihielH. Mansuy est tout le temps fourré chez les GuéraldeGiraud, qu'il y dîne souvent... — Oh, quelle misère que tout cela ! dit DorpatDeprat impatienté... Et puis, vous êtes fou, MunteanuU. Margheriti, ils ne se parlent jamais. — Devant vous, oui... et MihielH. Mansuy braille qu'il faudrait le flanquer dehors. Mais on m'a raconté qu'ils sont intimes... — Cet « on » s'est moqué de vous, ou s'est trompé. — Mais... insista MunteanuU. Margheriti. — Je vous en prie, coupa DorpatDeprat, cela n'est pas digne de vous. » MunteanuU. Margheriti ne paraissait pas disposé à lâcher prise. « Prenez garde, prenez garde, il a le même grade que vous à présent... » Il parlait d'un ton de prière qui toucha DorpatDeprat. « Si vous aviez raison, MunteanuU. Margheriti, dit-il, ce serait à désespérer des hommes. » MunteanuU. Margheriti insista. À la fin, DorpatDeprat se fâcha presque.

Il ne voyait pas GuéraldeJ.-L. Giraud. Il savait que cet homme, auquel il avait fait obtenir son poste, allait partout répétant qu'il serait désigné prochainement pour prendre l'Institut scientifique entre des mains indignes et le relever. Ses propos étaient si bêtement méchants que DorpatDeprat en souriait mélancoliquement. Il songeait aux lettres d'éloges de ses confrères étrangers et se disait : « Il a bavé de la même façon sur BourgesA. Lacroix qui lui avait mis le pied à l'étrier... C'est mon tour. Cela importe peu. »

II

Un jour de fin janvier, DorpatDeprat trouva dans son courrier une lettre de TardenoisH. Lantenois. « Mon cher DorpatDeprat, disait-il, je reviens à Hanoï par le courrier qui suivra cette lettre. J'avais été placé à la direction du ravitaillement des pétroles. Mais par suite du départ de M. GeierP. Weiss, je me suis trouvé dans une situation délicate. Il a été remplacé par un jeune ingénieur sous les ordres duquel je ne pouvais accepter de rester. On m'a offert de remplacer temporairement mon successeurC. Jacob à la colonie. Voilà comment j'aurai le plaisir — inattendu — de vous retrouver là-bas. »

— Allons, pensa DorpatDeprat, encore ce poids mort à traîner ! » Il prévit les discussions oiseuses, les raisonnements gonflés d'importance se déroulant à perte de vue à propos de futilités. Il alla trouver MihielH. Mansuy. « TardenoisH. Lantenois revient, dit l'ancien ouvrier, il me l'annonce. — À moi aussi, dit DorpatDeprat. On m'avait écrit qu'au bureau du pétrole il était paralysant. Et comme, en ce moment, c'est pour la France une question vitale, on a dû l'éliminer. C'est un « limogeage » non déguisé. — Je suis très heureux de son retour, répondit MihielH. Mansuy. C'est un homme que j'apprécie fort. » Le ton surprit DorpatDeprat. Il lui sembla trouver là une espèce de leçon. Mais il pensa qu'il s'était trompé et cela lui sortit de l'esprit.

Pendant la quinzaine qui précéda l'arrivée de TardenoisH. Lantenois, il fut obligé de remarquer l'attitude singulière de son ami. Il aurait juré que l'ancien ouvrier éprouvait une gêne en sa présence. Il manifestait une sorte de contrainte, parlait peu, répondait laconiquement. Cette façon d'être, si différente de son expansion habituelle et naguère encore si marquée, fut tellement soudaine qu'elle affecta désagréablement le jeune savant. « Je ne sais ce qu'a MihielH. Mansuy, dit-il à Marguerite. Il devient difficile à vivre. L'âge sans doute... Il s'agirait d'un autre.. je dirais qu'il devient fou... »

Chapitre troisième

I

MihielH. Mansuy descendit de son pousse et s'en alla à pas lents le long de la digue du Fleuve Rouge, au balancement caractéristique de son grand corps osseux. La puissante rivière, épaisse et trouble, large de deux kilomètres, coulait sous le ciel de février effiloché en brumes lugubres de crachin. Des paniers4 semblables à des carapaces de tortues retournées, traversaient, filant sur l'eau au moindre coup de palette. Des jonques, voiles gonflées, remontaient, poussées par l'humide vent de marée soufflant du Pacifique. Les appels des mariniers se répercutaient le long des berges, très hautes par suite de la baisse du fleuve pendant les mois d'hiver.

4 Embarcation en lattes de bambou, laquée, très légère, qu’un homme porte très facilement.

Mais MihielH. Mansuy n'entendait point les appels des sampaniers annamites ou thos montant vers le haut pays, et il ne regardait pas les voiles brunes tendues comme des ventres géants sur la surface des eaux rougeâtres. Un puissant épi de blocs amoncelés rejetait le courant vers le large. Il s'y engagea et alla s'asseoir sur une des pierres énormes. Et les yeux distraitement fixés sur les remous inquiétants qui s'éparpillaient en bouillonnant, il poursuivit sa rêverie. Il avait posé son casque à côté de lui. Son large crâne chauve faisait de loin une tache claire sur la perspective rougeâtre du fleuve.

Il se revoyait lui-même, enfant, chez ses parents, à Dun-sur-Meuse... Un petit bonhomme aux vêtements pauvres, rapiécés par les soins de sa mère. Son père, un ouvrier carrier, rentrait harassé par la journée pénible, semblable aux journées précédentes, identique à celles qui suivraient. Une pauvre demeure, à peine l'essentiel. Quand le petit MihielH. Mansuy fut envoyé à l'école, il montra tout de suite de grandes facilités. Un enfant aime rarement l'étude comme il l'aimait. Le dimanche, il allait aux carrières d'où MihielH. Mansuy le père extrayait les blocs pesants qu'emportaient les fardiers traînés par les grands percherons, et il ramassait des fossiles. Vers douze ans il quitta l'école. Il fallait que le petit MihielH. Mansuy gagnât sa vie. Il abandonna l'étude avec une colère profonde. Chose frappante, il s'était déjà formé dans cette jeune tête toute sorte de projets ambitieux. L'enfant avait bâti ses châteaux en Espagne. « Je serai un homme puissant, j'occuperai une haute situation. »

Il se voyait, plus tard, entouré de gens respectueux, auxquels il parlerait sur un ton condescendant. Il ne savait pas trop ce qu'il serait, ministre ou roi, peut-être ?... Il serait quelque chose de grand, lui, le fils du pauvre carrier. Il sentait qu'il en était capable. Il y avait réellement les promesses d'un homme peu ordinaire chez cet enfant.

En fait de préparation aux grandeurs, il fut mis en apprentissage chez un tailleur, à Verdun. Il prit tout de suite le métier en horreur. Il se procurait des livres — toute lecture lui était bonne — et il les dévorait. Il continuait ainsi à s'instruire rapidement, grâce à d'étonnantes facultés d'assimilation. À seize ans, il avait lu des ouvrages de sociologie. Il se sentait plein de haine contre la société. Les rêveries de l'enfance s'effaçaient. Il ne comptait plus être roi, mais plus que jamais il voulait être un puissant parmi les hommes. Il était convaincu que cela serait sûrement. À seize ans, on croit encore que l'avenir sera tel qu'on l'imagine. À dix-huit ans, il avait compris, avec une sombre colère, qu'il était trop tard pour lui. Son père et sa mère étaient morts. Il resta seul, plein de haine pour ce monde en lequel ses parents avaient vécu pauvrement et où il entrait, lui, MihielH. Mansuy, dont le cerveau contenait un univers, à peu près aussi humble qu'était son père à son âge. Mais il ne se rendait pas compte qu'avec moins d'orgueil et de haine il aurait mieux réussi. Il prit la mauvaise route. Il se lia avec des anarchistes, dévora pêle mêle le Contrat Social, Proud'hon, Marx, Kropotkine, se convainquit que la société devait être anéantie et réédifiée sur d'autres bases. Mais il n'était pas de ceux qui désirent ces choses par une sorte de mysticisme ; qui, nouveaux Torquemadas, détruiraient l'humanité en vue de son bonheur, mais, dans leur utopique et dangereuse folie, sont sincères. Il appelait les bouleversements pour en profiter, pour être un meneur d'hommes, pour dresser sur les autres son autorité et sa domination. Il avait l'âme d'un de ces promoteurs de grèves, dévorés par l'irrésistible désir de conduire leurs semblables. Il perdit ainsi des années dans ses rêveries farouches. Mais il avait gardé son goût prodigieux pour l'étude et la lecture. Il fréquentait les cours du soir, par soif de s'instruire, et cela le sauva. Au moment où il versait dans l'anarchie, au sortir de réunions enflammées où l'on parlait d'anéantir toutes choses, il lisait quelque page de Lamarck, méditait sur une question concernant l'évolution des êtres, se mettait à examiner les fossiles récoltés dans une excursion récente, et sa passion pour la science lui faisait perdre de vue les projets violents et les utopies destructrices.

Il fit tous les métiers. Il ne pouvait rester nulle part. Ce tempérament sombre et orgueilleux — en réalité supérieur dans bien des cas aux patrons qui l'employaient — ne supportait aucun ordre. Pour de futiles motifs il répondait avec violence, et, en fin de semaine, on l'invitait à ne plus revenir. La nécessité le conduisit ainsi aux emplois les plus pénibles. Des trésors de haine s'accumulaient en lui. Il songeait à l'époque bénie où il ferait payer aux autres la déconvenue de sa vie. Les rêves de grandeur et d'ambition ne l'avaient pas quitté, mais il se demandait souvent avec un désespoir profond s'ils se réaliseraient jamais. Doué d'une force d'hypocrisie exceptionnelle, il se montrait prévenant, paisible, chez les professeurs qu'il fréquentait. Il y avait chez cet homme quelque chose de ce tempérament extraordinaire que Balzac a tracé dans son immortel Vautrin.

Il saisit avec bonheur l'occasion offerte d'aller en Indochine. Il cessait d'être ouvrier. Il s'élevait dans la société. On le traitait presque en savant. Il se dilata, l'ambition lui souffla :

« Tu vas te tailler là une situation élevée. Ce sont des pays neufs. Patience. Tu as encore une quinzaine d'années avant la vieillesse. Quinze ans... un délai prodigieux pour qui sait en tirer parti. »

En Indochine, il déchanta. Il trouva MérionJ.-B. Counillon devant lui. De nouveau il patienta. Quand TardenoisH. Lantenois arriva, il le jugea vite, le vit vaniteux et sot. Il sut s'en servir, le faire agir. Il avait un don de persuasion étonnant. « MérionJ.-B. Counillon parti, je lui succéderai », se disait-il. Mais TardenoisH. Lantenois s'engoua de DiezZeil. MihielH. Mansuy temporisa.

Il ne put empêcher la venue de DorpatDeprat. On voulait développer un service important. Il comprit qu'on ne le lui donnerait pas à diriger maintenant, ni à l'organiser. Il y avait trop de lacunes dans son instruction. Il n'avait pas de titres. Il pensa qu'il valait mieux laisser un autre créer, développer l'Institut scientifique. Lui-même travaillerait d'arrache-pied, se ferait un nom, jusqu'au jour où le fruit mûr pourrait se détacher dans sa main. En attendant il visa le plus faible, excita les rancœurs de TardenoisH. Lantenois... MérionJ.-B. Counillon sauta. Il se tourna contre DiezZeil. Besogne facile. Il n'eut qu'à seconder DorpatDeprat. Il se dit que celui-ci ne resterait pas longtemps. Sans doute un ambitieux, venu pour se pousser par un bref voyage exotique, suivant un procédé d'usage courant aussi bien chez certains scientifiques que chez quelques littérateurs. Il fallait s'en faire un ami. Avec le coup d'œil sûr des grands capitaines, il sut quelle attitude il fallait assumer devant lui. Le rôle était d'autant plus facile qu'il était érudit et capable d'intéresser un homme intelligent. Il vit que DorpatDeprat était un enthousiaste et se régla en conséquence. Puis il se rendit compte, avec déplaisir, que DorpatDeprat était totalement dépourvu d'ambition, qu'il resterait de longues années, uniquement par désir d'approfondir des questions intéressantes, de créer une belle œuvre. Il se dit que ce jeune homme était apprécié, qu'il n'y avait rien à faire contre lui. Il fallait s'en servir. Il s'en servit, il en joua. Jamais il ne se démentit. Il fut l'ami sûr, paternel. Il ne quitta jamais l'attitude rude et franche qui avait prévenu DorpatDeprat en sa faveur... Il fut parfait, sans jamais une dissonance. Il vit DorpatDeprat se faire des ennemis. Il les compta, les classa par importance et attendit toujours, se demandant avec une colère cachée s'il fallait abandonner les grands espoirs. En attendant il se fit hausser rapidement dans les grades. Il désirait ardemment la Légion d'honneur, par vanité ; cela faisait partie de ses rêves. Il sut pousser DorpatDeprat à s'en occuper. Puis, avec les approches de la vieillesse, l'ambition revint tout à coup, féroce, impérieuse, torturante. Chef de l'Institut scientifique !... quelle fin de carrière pour le gueux d'autrefois... Et qui sait ?... peut-être correspondant de l'Académie des sciences... Après tout, pourquoi pas ?... Et tout à coup, l'annonce : TardenoisH. Lantenois revient. Grâce à DorpatDeprat, MihielH. Mansuy a le même grade que son jeune chef. Celui-ci disparu, une simple délégation de chef de service... le tour est joué. Et MihielH. Mansuy songe qu'il a depuis longtemps préparé les voies... Il faut que DorpatDeprat disparaisse en ce moment, car il héritera de ses splendides découvertes récentes. C'est lui qui publiera... Il sait que l'ingénieur hait DorpatDeprat. Il a tout fait, toujours, pour attiser cette haine. Il sait son TardenoisH. Lantenois sur le bout du doigt : sot, vaniteux et méchant. Merveilleux instrument ! Et, DorpatDeprat ébranlé, toutes les haines aboieront... MihielH. Mansuy connaît à fond les hommes, lui qui a rêvé de les mener...

Il ne songea pas un instant aux huit années d'affection et de bonté... Il ne se dit pas que sa feinte amitié avait été abominable, que la chute de DorpatDeprat atteindrait une femme rare et charmante à laquelle il devait des heures d'intimité familiale, ruinerait l'avenir des fillettes... Un MihielH. Mansuy ne songe pas à cela. Sa méditation ne lui faisait pas entrevoir l'horreur de ses projets. L'ambition monstrueuse, qui dévoyait cette intelligence, oblitérait tous les sentiments affectifs. Et surtout, il se vengeait... Il se vengeait de sa vie, attardée en d'obscures besognes serviles, sur ce jeune à la belle destinée ! C'était la montée des bas-fonds sur ce qui est noble.

Il secoua sa grosse tête chauve, ramassa son casque. Et il s'en retourna le long de l'épi. Ses yeux clairs, profonds sous les orbites creuses, regardaient durement. Les lourdes mâchoires serrées écrasaient une proie. L'expression était effroyable. LebretDeprat **, s'il l'avait vu alors, eût dit plus que jamais : « Une tête du bagne ! »

Il regagna son véhicule et retourna vers Hanoï. C'était l'heure où, le long des digues, les pousses promènent les fonctionnaires sortis des bureaux ; où les automobiles, les victorias somptueuses passent au trot des petits chevaux rapides tandis que l'on entrevoit le regard dédaigneux de la femme d'un grand chef de service, ou une annamite, sertie de colliers et de bracelets d'ambre et d'or, dus à la magnificence naïve de l'Européen, son seigneur et maître temporaire. Des saluts furent adressés à MihielH. Mansuy. Mais sa sombre rêverie le possédait au point qu'il ne les voyait pas.

II

DorpatDeprat, accompagné de MunteanuU. Margheriti, alla recevoir TardenoisH. Lantenois à Haïphong. L'ingénieur avait épaissi. La silhouette était plus lourde encore qu'autrefois, les traits étaient plus blêmes et plus bouffis. De plus en plus hésitant, diffus, prolixe, il prodiguait de façon énervante ses insupportables « n'est-ce pas, précisément, ici... » À la vue du sabre d'officier supérieur de réserve, attaché martialement au paquet de parapluies et de cannes, DorpatDeprat fredonna intérieurement : « Voici le sabre, le sabre de mon père... » Mais TardenoisH. Lantenois se lançait sur le chapitre de la guerre, expliquait comment il avait dirigé un bureau de recrutement dans les premiers temps. En réalité, par prudence élémentaire, on l'avait éliminé de tout commandement dans lequel il eût paru dangereux pour les siens. Ensuite, grâce à de hautes influences, il s'était fait confier le ravitaillement du pétrole. Mais son protecteur GeierP. Weiss était parti. Les nécessités redoutables avaient fait mettre à la tête des services un jeune ingénieur actif et décidé, et comme l'instant n'était pas aux atermoiements et aux paperasseries, il avait fallu se débarrasser de sa paralysante personne. Naturellement il contait la chose à sa façon. « Situation délicate, euh... n'est-ce pas, précisément... un ingénieur de moindre grade au-dessus de moi. » Il étalait une rosette de la Légion d'honneur, obtenue au titre militaire...

À partir de Gia-lam, le compartiment fut envahi par des fonctionnaires obséquieux. DorpatDeprat s'amusait de leurs courbettes serviles. Il songeait que, trois semaines auparavant, quand on rappelait le souvenir de TardenoisH. Lantenois, les mêmes gens en parlaient comme d'un sot et contaient sur lui d'assez laides histoires.

III

Il vit peu TardenoisH. Lantenois et MihielH. Mansuy pendant les trois premières semaines. D'abord, MihielH. Mansuy resta enfermé dans son laboratoire, ne venant plus trouver sans cesse son jeune chef comme il le faisait encore peu de temps auparavant. DorpatDeprat allait auprès de lui. Mais, après un bonjour laconique, une espèce de silence embarrassé, du fait de MihielH. Mansuy, tombait entre eux. L'ancien ouvrier se plongeait dans un ouvrage quelconque. DorpatDeprat essayait de le galvaniser, lui parlait de questions qui, tout récemment encore, les passionnaient tous les deux. MihielH. Mansuy ne répondait pas, ou laissait presque aussitôt tomber la conversation. Quelques jours après l'arrivée de TardenoisH. Lantenois, DorpatDeprat entra chez MihielH. Mansuy. Tout en parlant à son ami assis devant sa table, il examinait les planches d'un ouvrage étranger récemment reçu. En portant les yeux sur MihielH. Mansuy, il vit les siens fixés sur lui avec une expression tellement inattendue et inconnue, un air d'ironie méchante retroussait si cruellement les lèvres minces au coin de la bouche qu'il demeura interdit et n'acheva point. L'expression disparut immédiatement du visage glabre et osseux, mais sans répondre, MihielH. Mansuy s'enfonça avec l'apparence du plus vif intérêt dans un ouvrage ouvert devant lui. Une gêne et une souffrance insupportables pesèrent sur DorpatDeprat... Il se leva, tendit la main à MihielH. Mansuy, et, en lui disant au revoir, il crut trouver encore une flamme railleuse dans des yeux méchants. Il sortit très troublé. « Est-ce que je deviens fou ? » se demandait-il avec angoisse.

Puis MihielH. Mansuy vint peu à l'Institut. DorpatDeprat sut que l'ingénieur et lui ne se quittaient plus. Il eut un jour à entretenir TardenoisH. Lantenois de la question GuéraldeJ.-L. Giraud. Il était très énervé. L'étrange attitude de MihielH. Mansuy, le chagrin qu'il en ressentait, l'anémie profonde, résultat de neuf ans de travaux ininterrompus sous un dur climat, avaient touché sérieusement l'endurant travailleur qui descendait jadis examiner la coupure au Nan-tiNan-ti. Il exposa l'impossibilité d'obtenir le moindre travail de GuéraldeJ.-L. Giraud, et, au souvenir de l'ingratitude de ce dernier, les larmes lui vinrent aux yeux. Il était réellement très affaibli.

Subitement il eut, ici encore, l'impression d'une hostilité méchante. Mais il n'était plus capable de réagir comme auparavant, quand il était en pleine possession de ses forces physiques.

Il allait partir pour une tournée en Annam, quand il reçut un mot de TardenoisH. Lantenois le priant de passer chez lui le lendemain matin. « Il veut vous entretenir de quelque grosse inutilité bien importante », dit MunteanuU. Margheriti en riant.

IV

DorpatDeprat sonna chez TardenoisH. Lantenois. Le boy l'introduisit dans le bureau de l'ingénieur en chef. Après un salut un peu contraint de part et d'autre, DorpatDeprat interrogea : « J'ai reçu votre mot. Qu'avez-vous de pressant à me communiquer ? »

L'ingénieur parut hésiter. Il tournait dans sa main et contemplait avec une attention soutenue un petit cachet chinois en ivoire sculpté. DorpatDeprat en l'examinant, retrouvait l'expression fausse et rusée qu'il avait appris à connaître autrefois.

— Voilà, n'est-ce pas... Vous allez en tournée d'études en Annam... n'est-ce pas, précisément ?... Combien de jours comptez-vous y consacrer ? — Je ne sais exactement... Trois semaines, dit DorpatDeprat. — Ah, bien... » Il y eut un silence. « Ce n'était pas la peine de me faire perdre mon temps pour ça », se dit DorpatDeprat. Il se leva pour prendre congé. TardenoisH. Lantenois hésita de nouveau. Une expression composite de peur et de méchanceté passa sur ses traits gras et mous. Et, avec une décision soudaine, il se mit à parler très vite et sans regarder DorpatDeprat : « Voilà, euh... n'est-ce pas, n'est-ce pas, précisément... un devoir pénible, très pénible... M. MihielH. Mansuy affirme que dans les fossiles que vous avez récoltés dans vos explorations, il y a... n'est-ce pas, précisément... des espèces d'Europe que vous avez introduites dans les séries asiatiques... »

DorpatDeprat resta béant. « Il devient fou, pensa-t-il. Il n'était qu'idiot... » Mais TardenoisH. Lantenois prenait courage et se lançait. « C'est très grave, n'est-ce pas... » Un mélange d'indignation et de chagrin passa en DorpatDeprat comme un ouragan. Il avança d'un pas. Instinctivement TardenoisH. Lantenois rentra sa tête ronde entre ses épaules épaisses et leva son coude. Il attendait la gifle. Elle n'était pas loin... Mais en un éclair, DorpatDeprat vit le scandale éclatant sur l'Institut scientifique, l'insulte à un supérieur et les siens perdus avec lui. Il se sentait pâle et frémissant. Sa main se crispa dans sa poche. Il eut l'énergie de la renfoncer. « Et, dit-il froidement, de quelles espèces s'agit-il ? » TardenoisH. Lantenois prit avec une majesté ridicule un petit papier. « Il y a... euh, six échantillons. » Il regardait de côté avec inquiétude, craignant un retour de colère. DorpatDeprat le contemplait avec ironie. « Six... Ah ! Et j'en ai ramassé des milliers. Songez-vous bien à la stupidité de votre accusation ? » Mais une onde nouvelle d'exaspération courut dans son cerveau fatigué et il lança sur TardenoisH. Lantenois un regard tel que l'autre se hâta d'ajouter : « Ce n'est pas moi, c'est M. MihielH. Mansuy qui déclare cela. »

DorpatDeprat avait été tellement ahuri au début, que le nom de MihielH. Mansuy mêlé à l'invraisemblable accusation ne l'avait pas frappé. Cette fois il l'atteignit en plein, s'imposant comme une douleur abominable. « Mon Dieu, fit-il... MihielH. Mansuy ! » Il lui parut qu'il tombait d'une hauteur effroyable et se brisait... L'homme pour lequel il avait tout fait, qu'il avait tant aimé, dont il se croyait aimé !... TardenoisH. Lantenois ajouta : « M. MihielH. Mansuy dit qu'il a reconnu cela depuis plusieurs années. » Cette phrase anéantit DorpatDeprat. « Depuis plusieurs années ! Et, pensait-il, quinze jours avant l'arrivée de cet affreux bonhomme, la veille de l'annonce de son retour, MihielH. Mansuy était l'ami le plus empressé ! » Puis tout s'illumina. L'épouvantable nature du traître apparut à nu, grandit, s'éclaira dans ses détails les plus profonds. Il vit, avec la promptitude de la pensée, que MihielH. Mansuy l'avait toujours trompé. « Ils ont monté cela ensemble... Il faut qu'ils aient tout préparé... qu'ils soient sûrs de leur coup ! » Il sentit une sueur froide et se souvint de MérionJ.-B. Counillon. « Donnez cette liste, dit-il à TardenoisH. Lantenois. » Il la lui arracha, la plia, la mit dans sa poche et se dirigea vers la porte. TardenoisH. Lantenois, debout à sa place, le suivait des yeux avec un air à la fois inquiet et triomphant.

Dehors, DorpatDeprat s'en alla comme un homme ivre. Tout tournait dans sa tête fatiguée. Mais l'indignation le cédait au désespoir de la trahison abjecte, à l'horreur de cette tromperie poursuivie par MihielH. Mansuy, pendant des années, sous un masque impénétrable. Il faisait bon marché de TardenoisH. Lantenois. Il y avait si longtemps qu'il le savait vil, sans moralité, bassement envieux. Depuis le voyage à VancouverOttawa, il connaissait le fond du sac de l'homme « merveilleusement bon ».

Il arriva chez lui, pâle comme un blessé, si pâle que d'emblée sa femme entrevit le pire. « Mon Dieu, dit-elle, que t'est-il arrivé ?... Dis-moi vite... » Et dans un élan de tendresse passionnée et dévouée pour celui qu'elle sentait presque mortellement atteint, elle s'agenouilla devant lui, lourdement assis dans un fauteuil. Elle l'entoura de ses bras pour écouter un récit qu'elle pressentait cruel. Alors, d'un trait il conta tout, et toujours revenait le motif qui le désespérait :

« MihielH. Mansuy qui me témoignait une amitié sans égale... Tu le voyais !... Il y a si peu de temps encore... Neuf ans de mensonge abominable ! Il n'y a pas d'amitié. Ce monde est misérable et odieux. MihielH. Mansuy, un autre moi-même ! » Marguerite écoutait, stupéfaite et effrayée de son désespoir. Elle tenta de le calmer. « Mais c'est idiot ! » dit-elle. « Idiot, oui, mais que te veulent-ils ? » Soudain, elle se sentit inquiète. « TardenoisH. Lantenois te hait depuis des années. Il doit avoir pris ses mesures pour risquer un coup pareil. Pourvu, mon Dieu, que le malheur ne nous atteigne pas. Nos petites !... Te souviens-tu des prédictions de LebretDeprat ** ? Il faut parler à RolandE. Lorans et à sa femme. Tu peux trouver un réconfort auprès d'eux. — Non, dit-il, j'aime mieux ne pas les ennuyer avec ces imbécillités sinistres. » Il envoya un mot à MunteanuU. Margheriti : « Venez dîner ce soir, j'ai à vous parler sérieusement. » MunteanuU. Margheriti, inquiet, vint tout courant chez son chef et ami : « Je vais, dit DorpatDeprat, vous donner une grande marque de confiance. » Il conta l'affaire. MunteanuU. Margheriti faisait des yeux ronds. « Ils sont fous, fous à lier, dit-il. C'est une histoire à dormir debout. N'importe qui pourrait, si la chose est vraie, avoir fourré des fossiles d'Europe au milieu de vos récoltes, MihielH. Mansuy tout le premier. Quel bobard ! TardenoisH. Lantenois obéit aveuglément à cette brute d'Ursus. Hein, joli votre vieil ami ! Vous ai-je assez dit que c'était un faux bonhomme ? Et que cherche la canaille ? Maintenant qu'il a le même grade que vous, le grade auquel vous l'avez mené vous-même, il voudrait vous faire sauter et vous remplacer. Il y a longtemps qu'il mijote sa petite cuisine. Et il emploie n'importe quel moyen. Un bandit ! je vous demande pardon, mais faut-il que vous ayez été aveugle !... » Mme DorpatDeprat montra silencieusement à MunteanuU. Margheriti l'expression d'écœurement et de chagrin de son mari. Le bon garçon se tut net. Il reprit au bout d'un instant : « Au fond, à part la sale trahison de MihielH. Mansuy, tout ça n'est que grotesque. Écoutez, ne cassez rien. Allez-vous-en tranquillement en tournée. TardenoisH. Lantenois va réfléchir. Il verra que MihielH. Mansuy l'embarque dans une grosse bêtise. Laissez courir...

DorpatDeprat leva brusquement la tête : « Ah, rien n'effacera que l'accusation ait pu être portée. » Le ton dont il prononça ces mots leur fit mal.

« Mais, reprit-il, pourquoi aurais-je introduit ces espèces ?... Pourquoi ? Elles ne changent rien à l'âge reconnu des terrains ! Tenez, cet échantillon, par exemple — il frappait avec colère la liste qu'il avait déployée — cent cinquante espèces différentes l'accompagnent !... Cent cinquante, qui datent exactement les couches ! » Il s'échauffait en parlant. Sur sa figure pâle et anémiée le sang venait aux pommettes. « Mais c'est entendu, disait MunteanuU. Margheriti désolé, c'est idiot ! N'essayez pas de le démontrer. »

Après des paroles de réconfort, il les quitta. DorpatDeprat était brisé. Il lui semblait que cette journée venait de clore violemment une vie d'enthousiasme et de bonheur, que la malpropreté jetée par TardenoisH. Lantenois le souillerait de façon indélébile. Marguerite, inquiète, se demandait ce que TardenoisH. Lantenois avait manigancé. Ses souvenirs évoquaient un visage furieux à l'annonce du départ de Jacques pour l'Amérique ; elle se rappelait la lettre dans laquelle celui-ci contait la haineuse expression passagère à l'annonce qu'il venait d'être placé parmi les vice-présidents. Elle songeait aux déconvenues successives de TardenoisH. Lantenois, à la partie perdue par lui dans l'affaire DiezZeil, aux leçons de dignité et de scrupule que DorpatDeprat donnait sans cesse, par sa seule façon d'agir, à l'homme plat et sournois. Mais elle cacha ses appréhensions à Jacques. Celui-ci, d'ailleurs, ne voyait guère que la trahison de MihielH. Mansuy. Il avait, sans figure de rhétorique, l'impression d'un abîme gigantesque ouvert subitement sous ses pieds. Il pleurait l'amitié perdue, il rougissait de sa naïveté prolongée, et il avait honte pour l'humanité qu'un de ses représentants intelligents, pût figurer un pareil monstre moral.

V

Il suivit le conseil de MunteanuU. Margheriti et partit en tournée. Il fallait avant tout sauvegarder l'Institut scientifique. TardenoisH. Lantenois réfléchirait. Au pire, il serait toujours temps de se mettre sur la défensive, si, par sottise et poussé par MihielH. Mansuy, l'ingénieur persistait. DorpatDeprat se disait qu'au fond la chose eût été simplement drôle sans l'attitude odieuse de MihielH. Mansuy. Mais, à Ha-tinhBen-thui, il trouva une lettre de TardenoisH. Lantenois : « Je vous prie, disait-il, de vous rendre aux rochers de Dong-léNui-Nga-Ma, à l'endroit où vous avez autrefois recueilli deux fragments de fossile. Si vous rapportez un autre échantillon de la même espèce, je considérerai comme terminée l'affaire dont nous avons parlé l'autre jour. Allez-y, ceci est un ordre de service. »

DorpatDeprat se souvenait d'avoir ramassé les fragments en question dans un morceau de galet errant sur le sol et ressemblant à des roches voisines. « Il sait qu'un morceau de conglomérat peut avoir été charrié de loin et que j'ai ainsi une chance sur un milliard peut-être de retrouver le même fossile. Il cherche bien la mauvaise histoire. »

Il voulut cependant mettre tout le droit de son côté et se rendit aux rochers de Dong-léNui-Nga-Ma. La veille de cette excursion, il rencontra dans Ha-tinhBen-thui une personne de connaissance qui lui dit : « J'ai aperçu ici M. TardenoisH. Lantenois, il y a quatre jours. Il a fait une course aux environs. » DorpatDeprat ne fit pas autrement attention à cette parole. Il s'en souvint plus tard, longtemps après...

Dans un travail, publié cinq ans auparavant, il avait très exactement indiqué l'endroit de sa trouvaille : une surface dénudée restreinte, près d'un petit pagodon. Il y retourna, par acquit de conscience, convaincu qu'il ne retrouverait rien de semblable. Il fut par suite, d'abord légèrement surpris quand il aperçut à terre, au même endroit, parmi les morceaux de roche errants, sorte de collection disparate entraînée par les courants littoraux d'une mer disparue, un morceau de grès très dur qui lui parut voisin de l'échantillon ramassé jadis. Il se baissa. Au bord d'une cassure une empreinte apparaissait. Il vit qu'il s'agissait d'un fragment d'une espèce offrant, à vue, des analogies probables avec la première forme. « Le hasard est curieux », se dit-il. Mais en réfléchissant il pensa qu'il s'agissait simplement d'un fragment du bloc d'autrefois, qui alors lui avait échappé. Cet échantillon primitif n'était plus très net dans son souvenir. Pour bien faire, il cassa encore les galets épars. Il ne vit rien qui fût semblable.

De retour à Ha-tinhBen-thui, il écrivit à TardenoisH. Lantenois : « J'ai trouvé un nouvel échantillon. Mais comme il s'agit de galets, je n'attache aucune importance à cette trouvaille. Cependant, d'après les termes de votre lettre je pourrais m'en prévaloir. En tout cas, je tiens l'incident pour clos. Jusqu'à présent, je ne me suis prêté à vos injurieuses injonctions que par déférence administrative. » Et il poursuivit sa tournée, malgré la fatigue physique et le tourment moral qui l'anéantissaient.

À Hanoi, TardenoisH. Lantenois et MihielH. Mansuy lurent ensemble sa lettre. « Il faudra voir cet échantillon, dit TardenoisH. Lantenois. » Il regardait avec une attention très soutenue un coupe-papier sans intérêt.

Le rire de MihielH. Mansuy lui fit lever les yeux, mais le regard froidement railleur qu'il rencontra le gêna.

— C'est égal, fit l'ancien ouvrier, il n'est pas malin. »

TardenoisH. Lantenois ne releva pas le propos.

— Quel jour êtes-vous allé aux rochers de Dong-léNui-Nga-Ma ? » demanda MihielH. Mansuy. TardenoisH. Lantenois jeta autour de lui un regard inquiet et mécontent. Il répondit à voix basse et comme hésitant : « Le mardi... »

MihielH. Mansuy fit un calcul rapide. « DorpatDeprat y est allé... oui, quatre jours après, le samedi... Dites donc, fit-il railleusement, il a l'œil pour reluquer les fossiles. On ne peut pas lui refuser ça... À quoi pensez-vous ? » ajouta-t-il avec son impérieuse brutalité.

— Je pense, n'est-ce pas précisément, dit TardenoisH. Lantenois, qu'il vaudrait peut-être mieux ne pas poursuivre cette affaire. Je... n'est-ce pas précisément... c'est plein d'embûches. Si je n'étais pas suivi... — Ah, nom de Dieu ! gronda MihielH. Mansuy, vous n'allez pas lâcher... Vous ne pouvez plus. C'est lui qui prendrait l'offensive. — Je verrai, je verrai. dit l'autre. Je ne veux pas me faire casser les reins.

MihielH. Mansuy s'en alla mécontent. « Quel couard ! grondait-il. Il voudrait bien, mais il n'ose pas... »

Il hocha la tête et serra son énorme poing. « Il faudra bien qu'il marche... Il marchera ! »

VI

En rentrant à Hanoï, DorpatDeprat trouva un ordre militaire le remettant en service actif. La situation devenait précaire. Chacun devait être immédiatement disponible. La révolte de Thai-Nguyen venait d'éclater. Les morts étaient nombreux. DorpatDeprat, avec d'autres, alla grossir les effectifs squelettiques du régiment colonial. Pauvres effectifs, composés de gens vidés, anémiés par un trop long séjour... Mais ils faisaient nombre et cela pouvait suffire à imposer la crainte.

Il en résulta que DorpatDeprat ne retourna pas à l'Institut scientifique durant cette période. D'ailleurs il éprouvait une insurmontable horreur à l'idée de revoir MihielH. Mansuy, et, par surcroît, il n'avait point le cœur à la recherche scientifique.

Il était, plus qu'il ne s'en doutait, au bout de son rouleau. Un jour, en rentrant chez lui, il fut pris d'un coup de chaleur, avec congestion généralisée. Il fut gravement malade pendant deux mois. Plusieurs officiers de ses amis, des broussards qui l'avaient vu à l'œuvre, insistaient pour qu'il se fît mettre en sursis. Neuf ans de durs travaux sous les tropiques, sans aucune interruption, l'avaient touché profondément. La violente secousse morale avait achevé d'abattre un organisme que la volonté soutenait seule. Son ami RolandE. Lorans s'inquiétait. DorpatDeprat ne l'avait toujours pas mis au courant. Il éprouvait à cet égard une sorte de pudeur. Il lui semblait qu'il fallait à tout prix préserver l'Institut scientifique du moindre soupçon. Il y avait tant de gens haineux, prêts à colporter tout bruit calomnieux... Il aimait tant ce service, son œuvre, sa vie...

Il sembla cependant, à ce moment même, que TardenoisH. Lantenois avait reconnu la sottise de son algarade. Durant ces deux mois, il ne donna pas signe de vie à DorpatDeprat. « Je crois, dit MunteanuU. Margheriti à ses amis, qu'il est ennuyé d'avoir levé ce lièvre. Cette brute de MihielH. Mansuy est cause de tout... Seul, il n'aurait jamais lancé un pareil paquet ».

TardenoisH. Lantenois hésitait, en effet. La lâcheté seule, car un TardenoisH. Lantenois n'a pas de regrets, ni de remords, balançait chez lui le désir de venger les haines et les jalousies accumulées depuis des années. «  Ah, nom de Dieu, disait MihielH. Mansuy, vous avez la peau dure !... Rappelez-vous les homélies de l'archevêque de Grenade ! Et la tape que vous avez reçue à propos de DiezZeil ! Si c'était moi !.. »

Au commencement de juin, DorpatDeprat, un peu remis, fit parvenir à TardenoisH. Lantenois une demande officielle pour retourner à son champ d'exploration de la haute région. Il lui répugnait de rester inutile à Hanoï. Il comptait aussi rechercher, dans certains gisements particulièrement riches, de nouveaux échantillons analogues à ceux qu'incriminait MihielH. Mansuy, les mettre sous le nez de l'ingénieur et conclure l'affaire entre quatre yeux — par une paire de claques dont TardenoisH. Lantenois n'irait pas se vanter. Il reçut une réponse dans laquelle ce dernier se révélait tout entier : « Je ne puis, disait l'ingénieur en phrases patelines, accorder votre demande, à cause de votre état de santé, etc... »

— Il craint d'être confondu, dit amèrement DorpatDeprat, et de recevoir par la figure une volée de ces fossiles qu'il prétend avoir été apportés de France. Et sans autorisation, je ne peux partir... »

Un nouveau mois passa dans le calme. Mais un incident éclata, qui devait faire revivre l'affaire. Dans son ouvrage en cours d'impression, DorpatDeprat avait apprécié dans les termes suivants l'œuvre d'un éminent savant anglais : « Il importe de faire ressortir à quel point les travaux de M. HendersonWalcott, sur les terrains siluriens, ont rendu faciles les déterminations de la plupart des échantillons recueillis par nous. Les belles figures de ses planches permettraient à n'importe qui d'identifier rapidement les espèces similaires. Nous devions rendre cet hommage au grand spécialiste du Silurien. » Le lendemain il recevait, de TardenoisH. Lantenois, une lettre officielle, dans laquelle, suivant l'expression qu'employa plus tard un avocat : « le ridicule l'emportait sur toute autre considération ». TardenoisH. Lantenois écrivait brutalement : « Je vous intime l'ordre de supprimer de votre mémoire les lignes que je cite. Elles visent à rabaisser les travaux de M. MihielH. Mansuy. Si vous refusez, j'arrêterai l'impression de votre mémoire et je demanderai une sanction disciplinaire. »

DorpatDeprat, énervé, comprit qu'il fallait se décider, coûte que coûte, à la défensive. Il adressa une plainte au gouvernement. Malheureusement son ami, le gouverneur généralJ. van Vollenhoven intérimaire, n'était plus en Indochine. Il fit passer cette plainte par les voies administratives, c'est-à-dire d'abord par TardenoisH. Lantenois. Celui-ci perçut soudain le ridicule qui allait l'atteindre, et violant toutes les règles, il ne transmit pas... DorpatDeprat ne le sut que plusieurs mois plus tard... trop tard.

Comme il mettait MunteanuU. Margheriti au courant de cette nouvelle algarade, celui-ci lui dit tristement : « Il est aux mains de MihielH. Mansuy. C'est ce vieux misérable qui l'excite... Ce monstre de vanité ! » C'était vrai. L'ancien ouvrier était maintenant en proie à un délire d'orgueil touchant à une sorte de folie, tel qu'il se voyait rabaissé dans l'hommage rendu par DorpatDeprat au savant anglais.

Cinq jours plus tard, DorpatDeprat reçut un pli confidentiel — qui avait traîné dans quatre ou cinq bureaux — long factum qu'il lut les dents serrées. « La lutte s'engage, dit-il à Marguerite. Ceci est la réponse à ma lettre. Il faut se défendre. Mais avant tout, qu'aucun scandale n'éclabousse l'Institut scientifique ! »

La lettre était un chef-d'œuvre. L'accusation s'enveloppait de tirades émues. Tartufe eût pleuré de jalousie. Il n'affirmait pas, oh non ! Il désirait seulement la lumière, toute la lumière. Il pleurait entre les lignes. « Les déclarations de M. MihielH. Mansuy m'ont causé une grande peine. Cela me parut incroyable. Cependant je priai M. MihielH. Mansuy de préciser. J'examinai les échantillons. Cet examen m'impressionna vivement. »

— Impressionné vivement ! lui qui n'y connaît rien ! C'est énorme, dit DorpatDeprat à MunteanuU. Margheriti. Mais la suite est mieux encore : « Il y a malentendu. Je n'incrimine nullement vos travaux. Je demande, solennellement, si pour dater l'âge des terrains, vous avez envoyé à M. MihielH. Mansuy des fossiles non recueillis en place. Vous faites appel à votre compétence que vous prétendez supérieure à la mienne. Je ne discute pas ce point. Il s'agit seulement d'une question de moralité. Je vous propose donc d'aller avec vous sur le terrain. Vous chercherez devant moi, et si vous retrouvez les mêmes fossiles, je le constaterai. Je les rapporterai moi-même et les soumettrai à l'appréciation de M. MihielH. Mansuy... » Ici MunteanuU. Margheriti interrompit : « Ho, MihielH. Mansuy est accusateur, témoin, juge, tout ! — Évidemment, c'est idiot, dit DorpatDeprat. Mais écoutez ! Voici l'important : « Je n'admettrai pas que vous refusiez de faire ces fouilles devant moi. Je suis votre chef hiérarchique. Vous me menacez de porter l'affaire à Paris, devant nos confrères. J'accepte cet arbitrage et je consens à leur soumettre, si vous le jugez nécessaire, la question de savoir si vous pouvez refuser de m'accompagner. » Le reste se perdait dans la prolixité ordinaire à l'ingénieur. Tandis qu'ils l'examinaient, RolandE. Lorans survint. Il vit des visages bouleversés. « J'arrive dans un moment pénible, il me semble. Excusez-moi, Madame, et vous, mon cher ami... mais vous avez l'air bien émus. »

Marguerite regarda son mari, et la même conclusion leur vint à l'esprit. « Monsieur RolandE. Lorans, dit-elle, vous avez dû nous trouver soucieux depuis quelques mois. — Oui, répondit RolandE. Lorans, et souvent j'en ai parlé avec ma femme. Qu'y a-t-il ? Et, vous savez, comptez sur moi. — Éh bien, allons-y ! » décida DorpatDeprat.

Il narra l'affaire par le menu. Il montra les correspondances échangées. Le directeur, enfoncé dans un fauteuil, écoutait sans interrompre. Sa figure énergique et franche reflétait une attention soutenue. DorpatDeprat se tut. « Mon cher ami, dit-il, il n'y a pas là de quoi fouetter un chat. N'importe qui pourrait être ainsi accusé de n'importe quoi. C'est une affaire dont le TardenoisH. Lantenois ne sortira pas grandi. Il y a longtemps que je connais le monsieur. Un triste personnage. Haï !... Et malpropre. Vous savez, l'histoire de Tourane... Ah, vous ignorez ça ? Il y eut un rapport de police, connu de tous, étouffé à cause du rang du bonhomme. La république des camarades escamote pas mal de choses. Diable, il a le toupet de parler moralité !... Seulement, attention ! Ne lui donnez aucune prise sur le terrain administratif... — Mais, dit DorpatDeprat, je ne puis accepter ce voyage déshonorant. — Naturellement, approuva RolandE. Lorans, il y a des lâchetés auxquelles il faut préférer tout. Mais puisqu'il accepte un arbitrage préalable, retranchez-vous derrière cela... Qu'il est sot ! Il parle d'un fait de moralité et il avoue que votre compétence est supérieure à la sienne. Comment ne voit-il pas que le fait de compétence domine celui de moralité ? »

Ils achevèrent la lecture de la lettre. « Il prétend, observa RolandE. Lorans, que vous auriez décrit inexactement la nature de la gangue des fossiles incriminés. Que veut-il dire ? — Je ne me souviens pas exactement des fossiles, dit DorpatDeprat, mais rigoureusement des terrains. C'est lui qui se trompe dans la détermination des roches. Il est vraiment nul... » Ils ne s'arrêtèrent pas davantage sur cette circonstance. Si DorpatDeprat avait su que là résidait le nœud de l'affaire !

Il répondit officiellement. Il exposait les faits avec dignité et clarté, n'omettait rien, se tenait dans les limites de la discussion administrative. « Jouez serré, disait RolandE. Lorans. Il compte vous exaspérer. Restez froid. Je le sais : c'est difficile. Vous êtes fatigué, énervé. Mais faites un effort ! »

Il peut paraître nécessaire de donner les principaux passages de cette lettre. « Je regrette, disait DorpatDeprat, d'être obligé à ces explications au moment où le médecin m'interdit tout effort intellectuel — et vous le savez. Il y a cinq ans, prétendez-vous, que M. MihielH. Mansuy conçut des doutes sur les premiers spécimens incriminés. Or, je possède une foule de lettres de M. MihielH. Mansuy lui-même, échelonnées sur plusieurs années, depuis cette date jusqu'au mois qui précéda votre retour, toutes débordantes d'admiration pour mes travaux et d'affection pour ma personne. Pour reprendre l'expression de « moralité » qui vous est chère, ceci offre un faisceau d'indices bien troublants contre M. MihielH. Mansuy. Je ne commente pas. J'écris ceci pour éclairer, le cas échéant, la religion d'autres personnes. — Vous affirmez ensuite que sa déclaration vous causa une grande peine ?... Non, Monsieur ! Il y eut jadis entre nous, au début de mon séjour, une fâcheuse affaire que vous ne m'avez jamais pardonnée... je le savais.

Il est curieux que l'incrimination porte justement sur des espèces représentées, d'après M. MihielH. Mansuy qui seul les étudia, par des spécimens uniques, et par suite, certainement rares... Ceci est bien suggestif. On les dirait choisis... car vous savez, pour m'avoir fourni jadis l'argument en votre faveur — et il est exact — qu'un gisement de fossiles devient souvent inexploitable quand la couche de roche superficielle est enlevée. »

Après une analyse rigoureuse des faits d'ordre scientifique, naturellement longue, DorpatDeprat disait : « Vous prétendez, et l'argument me semble émis légèrement, que les spécimens incriminés ont été introduits pour déterminer l'âge géologique des terrains. Ceci est drôle ! je prends, au hasard, le n° 3. Vingt-huit espèces caractéristiques du même terrain l'accompagnent ; certaines ont été rapportées par centaines d'exemplaires. Au bon sens à conclure. Mais il y a plus grave : prenez le n° 6... M. MihielH. Mansuy imprima cette phrase à son sujet, il y a quatre ans — je cite son propre texte : « Cette forme, après une attentive comparaison, apparaît identique à un individu trouvé en Birmanie, à côté de l'Indochine. » Aujourd'hui ce fossile est une espèce apportée d'Europe, et M. MihielH. Mansuy s'en doutait depuis quatre ans ! On ne se moque pas ainsi des vraisemblances !...

Avez-vous pesé votre proposition impérative d'aller, sous votre surveillance, fouiller mes gisements d'autrefois ? Avec l'alternative d'être le dernier des pleutres si j'acceptais, ou de paraître en rébellion administrative en cas de refus... Mais, comme vous avez accepté vous-même un arbitrage préalable au sujet de cette outrageante injonction, je porte l'affaire devant MM. BornierP. Termier, VernolletH. Douvillé et BourgesA. Lacroix, tous trois vos amis.

Vous dites que vous laissez à M. MihielH. Mansuy la responsabilité de ses affirmations... Vous ne le pouvez plus. De fait aussi bien que moralement, vous êtes responsable. Il a eu l'intention, vous l'avez réalisée. Mais vous êtes bien coupable. Songez au mal que ce scandale va faire à l'Institut scientifique !

Un fait grave : l'échantillon n° 4, dont j'ai le souvenir très net parce qu'il fut recueilli lors de mon dernier voyage et parce qu'il provient d'une couche spécialement riche en fossiles, était accompagné d'un bloc plein des mêmes empreintes, détaché par le Laotien qui m'accompagnait. Il faut que ce bloc se retrouve...

J'exige naturellement qu'on m'avise quand on enverra en France les échantillons litigieux que vous avez séquestrés. Usant de mes droits, j'y joindrai les pièces que je désignerai. »

Il lut cette lettre à RolandE. Lorans et à MunteanuU. Margheriti. Ce dernier prenait peur devant la tournure des événements. Sa timidité le poussait à s'effacer, malgré sa reconnaissance et son affection pour DorpatDeprat.

Nanti de cette réponse, TardenoisH. Lantenois joignit MihielH. Mansuy dans les collections de l'Institut.

— Il prend les devants, dit l'ancien ouvrier avec violence. Écrivez en France et envoyez tout de suite les échantillons, sans perdre une seconde...

— Lesquels ? demanda TardenoisH. Lantenois avec hésitation.

— Ho !... fit MihielH. Mansuy en le regardant.

Ce qu'ils lurent réciproquement dans leurs yeux leur fit détourner la tête en même temps. « Mais, dit TardenoisH. Lantenois d'une voix un peu basse ; il exige qu'on l'avise... Comment concilier ?... Oh, cria MihielH. Mansuy, concilier... quoi ? Pouvez-vous le laisser contrôler l'envoi ?... Non, hein ! Raisons majeures, fit-il avec un rire cynique et brutal... Mais surtout, surtout, promettez-le... Qu'il dorme tranquille... Et demain — il y a courrier demain pour France — envoyez le paquet, les planches de photographies telles que nous les avons disposées, avec les explications... demain, n'oubliez pas, précisa la voix rude. Quand il saura, dans cinq ou six mois... il criera dans le désert. Les opinions seront faites. Dans ce monde, tout appartient à celui qui sait faire l'opinion le premier... — D'accord », dit TardenoisH. Lantenois. Il ajouta, en hochant la tête : « D'ailleurs nous agissons pour une bonne cause... »

MihielH. Mansuy lui jeta un tel regard railleur qu'il se tut, gêné. Tartufe a horreur du cynisme... Puis il se mit à réfléchir sur un point qui l'intéressait fort... S'il réussissait à déshonorer DorpatDeprat, peut-être la désunion se mettrait-elle dans son ménage ? Les femmes n'aiment pas les vaincus. Quelle vengeance merveilleuse ! La fin de tout pour DorpatDeprat... Brusquement, au milieu de cette rêverie complaisante, il se ressouvint d'un passage de la lettre...

— J'oubliais, nom d'un petit bonhomme !...

Quoi ? demanda MihielH. Mansuy. — Ce bloc dont il parle à propos du n°4 ? Ça n'existe pas ? Comment ça existerait-il ? — Ça existe, dit MihielH. Mansuy. Une blague de ma part... C'est bien une espèce d'Europe qu'on trouve ici. Je l'ai mélangée par erreur. Je l'ai prise pour... une des autres. — Et c'est bien à lui. Et ça, il en ramassera à la pelle... J'ai vu le bloc. Mais c'est facile à arranger.

TardenoisH. Lantenois se leva à demi : « Mais ça perd tout. Je ne vous aurais jamais suivi... Vous allez me couler ! Je ne continue pas !... » MihielH. Mansuy contempla la face blême, suante de peur et de lâcheté. « Ne continuez pas... Envoyez-lui des excuses ! Ah, nom de Dieu de nom de Dieu ! Vous me faites pitié... Croyez-vous qu'il vous laisserait... lui... maintenant ! Vous seriez sûr de sauter à ce coup-là ! » Le ton des voix monta, intriguant les indigènes et MunteanuU. Margheriti qui devinaient une dispute. Mlle VerganiM. Colani, affairée, ne s'apercevait de rien...

MihielH. Mansuy dut exhiber le fameux bloc et TardenoisH. Lantenois renouvela ses reproches angoissés. C'était un homme sans grandeur dans le crime... Puis ils s'en allèrent chez MihielH. Mansuy, et, de la soirée, on ne les revit plus. Quelques heures plus tard, MunteanuU. Margheriti disait chez DorpatDeprat : « Je ne sais ce qu'ils avaient... On entendait sans comprendre, mais il y avait de la brouille dans le ménage. Ils se sont terriblement chamaillés ! »

La collaboration de TardenoisH. Lantenois et de MihielH. Mansuy produisit une lettre qui parvint le lendemain à DorpatDeprat : « Nous avons retrouvé le bloc signalé. Nous nous empressons de reconnaître que l'argument est en votre faveur et que l'échantillon est de provenance asiatique indubitable. Toutefois l'affaire doit être tirée au clair pour les autres échantillons... »

RolandE. Lorans, qui écoutait la lecture, se mit à rire :

« Attendez la suite », dit Marguerite. DorpatDeprat poursuivit : « Je vous renouvelle ma proposition de venir sur le terrain faire des fouilles devant moi. Si nous retrouvons une seule des autres espèces incriminées, l'affaire aura progressé d'un grand pas et peut-être même pourrait être tenue pour entièrement solutionnée... »

— Il aime les néologismes, remarqua RolandE. Lorans. Mais dites donc, c'est comme dans la chanson du Petit Navire : « Si cette histoire vous amuse, nous allons la recommencer... » — Oui, fit DorpatDeprat, il est é-nor-me. Mais il y a encore quelque chose d'intéressant. Il a l'air de reculer. Écoutez :

« J'écris aux savants que vous dites avoir prévenus. Je leur demande s'ils sont d'avis que vous puissiez vous dérober à ce que vous appelez une injonction insultante. »

La lettre se terminait ainsi : « L'envoi immédiat à Paris des échantillons incriminés ne me paraît pas recommandable. Je vous donne ma parole d'honneur que si nous en venons là, vous assisterez à l'envoi des pièces et y joindrez tout ce que vous jugerez convenable. »

À l'heure où DorpatDeprat, RolandE. Lorans et Marguerite lisaient la « parole d'honneur » de TardenoisH. Lantenois, le Magellan prenait la haute mer, emportant un volumineux colis que DorpatDeprat n'avait pas été invité à contrôler...

Ensuite ce fut le silence, subit, comme voulu... DorpatDeprat, malade, hors d'état de travailler, ressassait douloureusement la misérable querelle. Il était désolé, pour l'honneur de l'Institut scientifique, qu'on l'eût contraint à porter l'affaire devant des tiers. Puis il devenait plus sombre et parlait avec désespoir de la trahison de MihielH. Mansuy. Cela c'était la vraie blessure, celle dont il ne guérirait pas. Il prenait un visage amaigri, une physionomie tourmentée, qui désolaient sa femme et son entourage. RolandE. Lorans se montra un admirable ami, s'ingéniant à relever son moral déprimé. MunteanuU. Margheriti ne savait guère que se désoler ; il eût plutôt contribué à décourager son chef et ami. Pour Marguerite, elle était la compagne idéale, vivant de la vie même de son mari. Les fillettes voyaient leurs parents tristes et préoccupés, mais l'insouciance du jeune âge les libérait promptement. Et quand DorpatDeprat entendait leurs rires joyeux, ou les faisait jouer, il avait la mort dans l'âme en songeant à l'avenir.

Sur ces entrefaites, Mlle VerganiM. Colani fut nommée à l'Institut, à la suite des chaleureuses propositions de DorpatDeprat. Elle ne vint pas le remercier...

VII

Un beau jour, LebretDeprat ** arriva. Il avait été blessé sur le front français et revenait à la colonie comme chef d'escadron de réserve. Il ne savait rien. Il fut effrayé par l'état de santé de son ami. Devant les RolandLorans, DorpatDeprat le mit au courant : « Ah, ça y est, dit-il aux premiers mots. Ils t'ont pincé, les « camarades » !

— Mais tout cela est idiot, dit DorpatDeprat. Que peuvent-ils au fond ? — Te déshonorer, dit nettement LebretDeprat **. Examinons... » Il lut toutes les pièces, relut, interrogea, écouta les diverses appréciations, silencieusement, en fumant des cigarettes. « Vous m'avez tout dit ? — Tout, exactement. »

La nuit était venue. Sa figure énergique se crispait sous la lumière de la lampe. « Mon Dieu, dit Marguerite, rassurez-nous. » Elle se penchait vers lui, angoissée. « DorpatDeprat, dit LebretDeprat **, si j'étais à ta place, je démissionnerais et je ficherais le camp ! » DorpatDeprat se leva brusquement : « Quitter mon œuvre, ma vie ! À quoi penses-tu ? Pourquoi ? — Pourquoi ? dit LebretDeprat ** avec amertume, parce que talents, œuvres, mérite sont choses inutiles... Soyez d'une coterie !... Parce que je les connais. La meute est après toi. Ils te « démissionneront ». Ils t'écraseront sous les calomnies. On te déshonorera froidement. Tout donnera contre toi. Et le monde imbécile suivra... Cette affaire est inexistante, c'est entendu. Mais elle n'est qu'un prétexte. Tu as édifié une œuvre magnifique. C'est ce qui te perd. Te souviens-tu du jour où je t'ai dit : « Au moment d'en cueillir les fruits, prends garde qu'on ne te la vole ! » Les fruits sont mûrs. Il faut que tu partes. C'est infâme, mais mon ami, cela se fait ailleurs... Ce monde est un monde de fer. Et malheur à l'isolé ! Lâche-leur la proie, ou tu perdras tout, et toi-même, et les tiens. — Mais, dit DorpatDeprat, j'ai les preuves... — Les preuves ! dit LebretDeprat **... Ils en fabriqueront contre toi !

Un silence pesant suivit. Marguerite, glacée, regardait son mari. Elle savait que son œuvre était son existence même.

— Attendons, dit RolandE. Lorans. Et nous sommes là pour redresser l'opinion, si la lutte devient publique.

DorpatDeprat fit plusieurs pas avec agitation : « Je ne me rendrai pas sans combat. Si je tombe, ce sera écrasé !... — Tiens donc, dit LebretDeprat **, et nous serons derrière toi. Mais ne te leurre pas et attends-toi au pire. Souviens-toi de celui qui disait : « Si on m'accusait d'avoir volé les tours de Notre-Dame, je commencerais par me sauver. » Meilleurs sont tes arguments, plus clairs et probants sont-ils, plus l'accusation est inepte, plus les machinations seront profondes. Ils savent d'avance où ils vont, sois-en sûr. — Mais il y a un arrêt, dit RolandE. Lorans. Ils hésitent... — Peut-être, espérons ! »

VIII

Vers l'automne les événements se précipitèrent. Et il faut reconnaître que DorpatDeprat, très affaibli, parvenu à un degré d'énervement compréhensible, commit une maladresse. TardenoisH. Lantenois, jadis, avait indiqué dans une formation géologique des fossiles qui n'avaient jamais pu y exister, puisque l'âge de ces terrains était très éloigné de celui qu'ils eussent précisé. Sachant que TardenoisH. Lantenois avait menti sciemment et possédant en mains le contrôle, il lui adressa une demande officielle d'explications. L'affaire était importante. Il s'agissait d'une formation géologique s'allongeant sur deux cents kilomètres. « Si les choses deviennent publiques, pensait-il, cette affaire-là le gênera quelque peu. »

TardenoisH. Lantenois lut la lettre en étouffant de colère. MihielH. Mansuy attisait son ressentiment. La réponse fut écrite ab irato, courte et violente. « Je vous donne l'ordre de me suivre sur le terrain pour rechercher devant moi les fossiles incriminés par M. MihielH. Mansuy. Répondez immédiatement par oui ou par non. Si c'est non, je demande votre traduction devant un conseil d'enquête pour refus d'obéissance. »

— Allez-y carrément, dit MihielH. Mansuy. C'est une nature incapable de se plier à l'humiliation. Il refusera. Alors c'est le conseil d'enquête. D'ici là vous aurez la réponse concernant les envois qu'il ignore... Et c'est la condamnation certaine... trois de vos collègues au minimum dans le jury... — Mais s'il accepte ? — Il n'acceptera pas. Allons ! On n'accepte pas ça... — Mais cependant... — Éh bien, dit MihielH. Mansuy avec son terrible sourire, s'il acceptait... ça serait pareil. Vous savez bien qu'il ne pourrait retrouver les mêmes fossiles... Hé ? » TardenoisH. Lantenois se tut. Il était couard et l'assurance de MihielH. Mansuy l'épouvantait, mais le soutenait en même temps.

— Que s'est-il passé ? demanda RolandE. Lorans à DorpatDeprat. Il semblait hésitant. — J'ai fait une sottise », dit DorpatDeprat. Il communiqua sa lettre à ses amis. « Tu lui donnes une occasion de t'attaquer sans qu'il ait à soulever l'affaire principale qui le gênait. Que réponds-tu ? — Je refuse de l'accompagner. — ça va de soi, dit RolandE. Lorans. — Il ne peut accepter cette injonction, dit Marguerite résolument. Dussions-nous tous en souffrir. Il y a de ces abaissements... Ah ! tout est préférable ! » DorpatDeprat lui serra doucement la main, et leurs regards, chargés de tout l'amour ancien, se croisèrent dans une résolution commune.

— Mais, recommanda RolandE. Lorans, rappelez qu'il a reconnu la nécessité d'attendre l'arbitrage...

— Vous savez, objecta LebretDeprat **, personne ne fera le plus petit effort pour comprendre tout ça. Et ceux qui auront à en connaître seront partiaux ou prévenus. Et puis, tu as tort de compter sur tes gens de Paris... BornierP. Termier et autres. Les gros ne se mangent pas entre eux...

MunteanuU. Margheriti vint sur ces entrefaites. « Il est en fureur, dit-il, au point qu'il a parlé devant moi. Il a dit : « Il s'humiliera, il fouillera ses gisements devant moi, ou je le briserai ! » Qu'avez-vous décidé ? — Je refuse, dit DorpatDeprat. Vous, que feriez-vous ? » MunteanuU. Margheriti soupira : « J'accepterais, dit-il avec un peu de honte. Je vous approuve, mais je n'aurais pas votre courage. » DorpatDeprat sourit malgré lui. « Pauvre MunteanuU. Margheriti ! »

Le lendemain matin un planton remit un pli. « Je porte devant le gouverneur votre refus d'obéissance et votre lettre d'outrages du... courant, en demandant une sanction disciplinaire. »

— Les choses se déroulent comme nous l'avons prévu, dit RolandE. Lorans. Mais je conserve l'opinion que nul ne pourra vous donner tort. — N'oubliez pas, dit LebretDeprat **, que si en haut lieu on suit TardenoisH. Lantenois, DorpatDeprat aura trois voix contre lui sur cinq au conseil d'enquête. C'est réglé d'avance. — Le gouverneur ne suivra peut-être pas, dit Mme RolandLorans. — Allons, Madame, voulez-vous que lui ou ses sous-ordres se débrouillent dans le fatras des paperasses accumulées à dessein par le TardenoisH. Lantenois. On suivra le grand chef sur parole. »

Cinq jours plus tard, DorpatDeprat recevait notification de sa suspension de chef de service...

IX

Le coup le frappa avec une violence terrible.

Chose étrange, il n'avait jamais cru véritablement qu'il fût en danger. Tout au fond de lui-même, une assurance tenace affirmait : « Ils n'oseront aller jusqu'au bout. » Toute cette histoire était si bête, si invraisemblablement bâtie...

Il tomba dans une telle prostration que Marguerite, effrayée, fit appeler ses amis. Mme RolandLorans vint apporter à son amie le réconfort de son amitié généreuse. C'était une femme intelligente, cultivée, aimable et bienveillante. MunteanuU. Margheriti, sincèrement indigné, était venu dès qu'il avait appris la nouvelle. Il se répandit en invectives contre MihielH. Mansuy.

« Mon Dieu, disait DorpatDeprat, moi qui aurais tout donné pour éviter un scandale à l'Institut scientifique... ceci est la ruine de mon œuvre. Mais comment ces misérables, cria-t-il dans un sursaut de désespoir, ne comprennent-ils pas qu'ils vont tout discréditer, qu'ils se nuisent à eux-mêmes !... »

LebretDeprat ** causait avec RolandE. Lorans, pesant et discutant les moyens de défense de leur ami. Il entendit la dernière phrase et se tourna vers DorpatDeprat : « N'as-tu donc jamais médité, toi humaniste, le mot terrible de Sénèque ? « Dum alleri noceat, sui negligens... Il laisse ruiner ses propres affaires, pourvu qu'il nuise à l'autre. »

Le silence se fit sur ce mot profond.

Mme DorpatDeprat regardait avec angoisse la figure pâle de son mari. Tous les ressorts semblaient brisés dans cette individualité jadis combative.

C'était l'homme tombé à la mer, luttant depuis des heures contre le vent, l'espace, les lames croulant sur lui l'une après l'autre, maintenant épuisé, prêt à l'adieu-vat et à couler bas.

— Faut-il ne plus te reconnaître ? dit LebretDeprat **. Ce qu'on te fait est abominable au delà du possible. Mais te laisseras-tu aller ?... Je t'avais prévenu de ne pas accepter la bataille... Maintenant tu combats pro aris et focis, pour les tiens, pour ton honneur. — Tu as raison, dit DorpatDeprat, je demanderai demain audience au gouverneur généralA. Sarraut. Il rapportera l'arrêté de suspension...

DorpatDeprat vit le gouverneurA. Sarraut. Il fut éloquent. Dans le danger il se ressaisissait. En peu de mots il fut net, explicite. Le haut fonctionnaire ne connaissait l'affaire que par TardenoisH. Lantenois et la camarilla des Services techniques. Les plaintes de DorpatDeprat avaient été étouffées en route. Le gouverneurA. Sarraut fut frappé, sur le moment, de voir qu'il était plus ému en songeant au bon renom de l'Institut scientifique qu'à ses propres malheurs. Mais les gens en haute place, sollicités par de multiples préoccupations, oublient vite. Le directeur des Services techniques, stimulé par TardenoisH. Lantenois, maintint contre DorpatDeprat l'opinion des bureaux. Le gouverneurA. Sarraut n'entendit plus parler de rien et l'arrêté de suspension ne fut pas rapporté.

Le matin même que fut promulgué l'arrêté, TardenoisH. Lantenois se rendit à l'Institut scientifique. Il fit, avec une pompe solennelle et ridicule, rassembler le personnel européen et indigène. « À partir de maintenant, dit-il, M. DorpatDeprat n'a plus d'ordres à donner ici. » La face bouffie rayonnait d'un bonheur ignoble. GuéraldeJ.-L. Giraud étalait une joie cynique. Mlle VerganiM. Colani, plus ratatinée que jamais, jetait sur les physionomies de rapides coups d'œil investigateurs.

MihielH. Mansuy seul restait grave. Son âme misérable éclatait de joie intérieure. Il se domptait pour ne point tomber de bonheur. Mais telle était la puissance de cet homme qu'il put faire jouer à ses traits la comédie de la tristesse... Les indigènes aimaient DorpatDeprat ; Hin-bounOun Kham entendit la lecture de l'arrêté avec une douleur profonde. Chez ces âmes d'Asie, habiles à démêler les ruses, il n'y avait pas d'hésitation : MihielH. Mansuy était à l'origine de tout. Mais la peur les saisit, surtout quand TardenoisH. Lantenois ajouta : « Maintenant M. MihielH. Mansuy est chef intérimaire, son grade étant le plus élevé. » MunteanuU. Margheriti quitta l'Institut les larmes aux yeux. Il arriva chez DorpatDeprat, plein de colère et d'écœurement. À son étonnement, ce fut le jeune savant qui le remit d'aplomb. Car maintenant, suivant le mot de LebretDeprat **, il combattait « pro aris et focis ». Il y allait de son honneur, de son œuvre, de sa situation, de l'honneur de l'Institut scientifique. Et si l'appréhension, la longue attente, les discussions stériles l'avaient touché profondément, il reprenait toute son énergie dans la bataille.

TardenoisH. Lantenois obtint la constitution d'un conseil d'enquête pour « refus d'obéissance et accusation injurieuse envers un supérieur ». Aidé par ses amis, DorpatDeprat prépara sa défense. Il se disposa à faire voir, entre autres pièces, les cartes contradictoires de TardenoisH. Lantenois, jadis montrées à LebretDeprat **. « Il y a de quoi l'aplatir sous le ridicule, disait RolandE. Lorans. — Oui, répondait LebretDeprat **, mais on ne voudra pas voir ces pièces. »

Un soir, Marguerite se trouva subitement nez à nez avec TardenoisH. Lantenois, dans un grand magasin de la rue Paul-Bert. Il ne put l'éviter. Il se mordit les lèvres, regarda en coulisse, hésita, et malgré lui, il souleva son chapeau. Elle le regarda en face, poursuivant les yeux faux qui cherchaient à se dérober, et, avec un mépris écrasant, elle lui rendit son salut de telle façon qu'il se sentit souffleté. Il rougit violemment. Elle passa. Il resta un bon moment sur place, désarçonné...

X

Dans la potinière hanoïenne déchaînée, les avis étaient partagés. Tout le clan TardenoisH. Lantenois, suivi avec allégresse par les « camarades » jadis offensés par DorpatDeprat, le déchirait à belles dents. D'autre part, un certain nombre de fonctionnaires des Services techniques, qui avaient eu à souffrir de la superbe et de la méchanceté de TardenoisH. Lantenois, eussent porté en triomphe celui qui lui tenait tête.

Un beau jour la réponse collective des confrères consultés arriva. Elle donnait raison à DorpatDeprat sur son refus d'accompagner TardenoisH. Lantenois. On reconnaissait qu'une telle expédition serait impossible. On concluait en engageant DorpatDeprat à reprendre ses explorations. « Il se peut que vous retrouviez les fossiles incriminés, disait-on, avec l'avantage de faire de nouvelles découvertes, du même ordre que celles qui ont mis votre nom au premier rang aux yeux des savants du monde entier. »

— Tout est sauvé, dit DorpatDeprat à ses amis...

Il ignorait que par le même courrier, BornierP. Termier, signataire de la lettre collective, — BornierP. Termier qui, quelques mois auparavant, écrivait à DorpatDeprat : « Ne vous exposez pas inutilement. Je vous demande cela au nom de ma vive amitié, au nom de la géologie qui a besoin de vous » — envoyait à TardenoisH. Lantenois une lettre privée du caractère le plus odieux, composée de façon à agir puissamment sur des tiers. Il y disait longuement que depuis neuf ans il avait la conviction de l'improbité scientifique de DorpatDeprat. Il s'étendait sur ce sujet pendant trois pages, avec des phrases de pitié. TardenoisH. Lantenois se précipita chez tous les membres de la commission, s'en alla dare-dare faire lire la lettre au gouvernement. Le soir même, elle avait fait le tour d'Hanoï...

Le lendemain DorpatDeprat fut convoqué chez le directeur général. TardenoisH. Lantenois était auprès de MaxenceL. Constantin. De longues années après, DorpatDeprat frémissait encore d'indignation et de souffrance au souvenir de la séance odieuse. TardenoisH. Lantenois rouge, n'essayant même pas de contenir sa joie, lut là lettre de BornierP. Termier. Ce fut un nouveau coup. Hélas, LebretDeprat ** avait raison. Sa confiance était une folie. L'homme qui, au début de sa carrière, l'avait contraint à partager avec lui sa découverte, n'avait point changé. Il trouvait une bonne occasion. « Voilà pourquoi, déjà, il me parlait de son projet de venir après la guerre... » DorpatDeprat sentait qu'il glissait d'un degré de plus dans l'abîme.

TardenoisH. Lantenois, debout, le poing sur la table, redressait sa lourde masse. « Ah, dit-il d'une voix joyeusement méchante ah...  ; M. DorpatDeprat, vous avez gagné la partie contre moi jadis... n'est-ce pas... n'est-ce pas précisément, du temps de DiezZeil !... Vous en avez gagné beaucoup d'autres ! Vous m'avez donné des leçons, n'est-ce pas... précisément... ici... Vous êtes venu quand même en Amérique ! Vous avez toujours gagné... Et les homélies !... hein... les homélies de l'archevêque de Grenade... Ah, n'est-ce pas, je sais !... » Il ouvrit violemment son veston. Au souvenir la rage l'envahissait, lui montait à la gorge. Alors il hurla : « Maintenant, vous êtes... n'est-ce pas précisément... ah, ah ! Vous êtes fi-chu ! »

DorpatDeprat se raidit pour ne point se jeter sur lui, pour ne pas écraser à coups de poing cette face malsaine et abominable qui étalait à nu l'horreur d'une âme vile. Il regarda MaxenceL. Constantin... L'autre, effaré, ennuyé de la violence de TardenoisH. Lantenois, se diminuait, se rapetissait dans son fauteuil. Il eût beaucoup donné pour être ailleurs. Mais TardenoisH. Lantenois reprenait : « Avec cette lettre, n'est-ce pas, précisément... euh... vous serez révoqué par le conseil d'enquête... Car je serai maître de la procédure... Si vous voulez éviter cette extrémité, vous allez signer, tout de suite, votre démission et n'est-ce pas, précisément, ici, me remettre un écrit avouant la substitution, écrit... que... précisément, je garderai par devers moi. Et M. BornierP. Termier me dit que si vous acceptez ces conditions, on s'engage à vous donner une chaire en France... n'est-ce pas... en considération, euh... de vos services passés et... euh... de votre repentir... »

DorpatDeprat se leva et le couvrit d'un regard écrasant : « J'attends la commission d'enquête... Et c'est mon dernier mot !... »

L'homme « merveilleusement bon » fut emporté par une intraduisible fureur. « Fichu !... hurla-t-il, oui... fi-chu ! » Il répéta ce mot en séparant les syllabes. Il le savourait. Tout à coup il tendit vers DorpatDeprat un visage grinçant. « Et j'espère vous voir dans la misère avec toute votre famille !... »

L'abominable parole cingla DorpatDeprat, lui rendit sa vaillance : « Hé bien, quoi qu'il arrive, dit-il, je vous jure que vous n'aurez jamais ce plaisir... M. le Directeur général, je vous prends à témoin de cette parole qui suffirait, en France, pour faire révoquer le plus haut fonctionnaire. » MaxenceL. Constantin ne répondit pas. Il plaignait DorpatDeprat. Il sentait que l'affaire était probablement très vilaine, car il connaissait le « camarade » TardenoisH. Lantenois, mais sa lâcheté l'empêchait de mettre le holà. DorpatDeprat le salua et sortit sans même regarder l'homme « merveilleusement bon ». Il avait la tête en feu. Il passa chez RolandE. Lorans et lui conta l'affreuse séance. « Prenez acte immédiatement, dit son ami. Vous avez raison : dans la métropole, il y aurait de quoi le faire sauter cent fois. Ce sont d'ignobles coquins. » DorpatDeprat tremblait de colère, de chagrin, de fatigue.

RolandE. Lorans l'aida à rédiger la lettre de protestation au directeur général. Il rentra chez lui. Puis la réaction vint et il se sentit brisé ; la colère le soutenait néanmoins.

« Ah, les chiens sont lâchés sur moi, dit-il... J'ai l'impression d'une meute qui me presse, qui me couvre, qui me déchire par morceaux !... »

Le rapporteur auprès de la future commission d'enquête le convoqua pour recevoir ses explications. Il trouva un homme bienveillant. Il lui communiqua ses arguments, les pièces que TardenoisH. Lantenois avait escamotées. L'affaire était simple, d'ailleurs : TardenoisH. Lantenois l'incriminait seulement du chef d'injures et de refus d'obéissance. Mais, avec une habileté et une duplicité dignes d'admiration, il se servait dans le particulier de la lettre de BornierP. Termier pour frapper l'esprit des membres de la commission d'enquête. DorpatDeprat, qui le sut, grâce à des propos tenus en public par BretonneauA. Normandin, un ingénieur désigné pour en faire partie, demanda au rapporteur que cette lettre fût versée au dossier puisque TardenoisH. Lantenois en faisait état. TardenoisH. Lantenois refusa. Il savait que DorpatDeprat répondrait immédiatement en versant les lettres affectueuses très récentes qu'il tenait de BornierP. Termier. Alors la contradiction étalerait la duplicité de ce dernier et ses tractations secrètes avec TardenoisH. Lantenois. L'enquêteur, un magistrat nommé ChaudesaiguesF.E.T. Thermes, conseiller à la cour, était un parfait honnête homme. Il pénétra tout le vilain de l'affaire et s'intéressa vite à DorpatDeprat. Il lut, à titre privé, la correspondance de BornierP. Termier à DorpatDeprat. « Diable, dit-il à l'enquêté, il y a en effet contradiction violente avec la lettre que montre M. TardenoisH. Lantenois. Comme vous n'obtiendrez pas qu'il la verse au dossier, vous ne pouvez pas y verser les vôtres, et cela est vraiment regrettable. » DorpatDeprat perçut alors tout l'art diabolique de TardenoisH. Lantenois. Mais il se sentait réconforté par l'aide sympathique du rapporteur commis contre lui.

Le rapport lui fut entièrement favorable. ChaudesaiguesF.E.T. Thermes reconnaissait que l'enquêté avait répondu un peu vivement à son chef, mais il laissait entendre nettement que la provocation avait été suffisante pour motiver les réponses, et ses conclusions enfermaient un véritable blâme pour l'accusateur. Pendant leur dernière entrevue, DorpatDeprat lui dit en souriant : « Si le suis rétrogradé... » ChaudesaiguesF.E.T. Thermes le regarda et lui dit avec l'accent le plus bienveillant : « Nous n'avons pas à envisager une semblable hypothèse. »

Le jour de la séance DorpatDeprat était plein de confiance. S'il gagnait, c'était la délivrance, l'effondrement de TardenoisH. Lantenois dans l'odieux et le ridicule, son œuvre sauvée. MaxenceL. Constantin présidait. C'était une grosse irrégularité, car il avait eu officiellement connaissance de la lettre privée ; il avait entendu, sans protester, les menaces illégales dont le savant avait été l'objet ; il les avait couvertes, sinon de son autorité, au moins de son silence. Deux autres ingénieurs, un résidentP. Pasquier de première classe, et ChaudesaiguesF.E.T. Thermes, l'assistaient. Les deux ingénieurs étaient des « camarades ».

L'un d'eux, BretonneauA. Normandin, était un jeune arriviste à tous crins. Ces deux juges aussi eussent dû être récusés ; comme ayant eu connaissance d'une correspondance clandestine...

DorpatDeprat exposa lucidement l'affaire, mit à nu les manœuvres de TardenoisH. Lantenois. L'ingénieur assistait à la séance, mordait ses lèvres et jetait autour de lui son regard en coulisse. Par instants, l'homme « merveilleusement bon » contemplait DorpatDeprat avec une haine mortelle. À son tour il parla. DorpatDeprat répliqua. Les juges restèrent seuls. Deux suffrages furent en faveur de DorpatDeprat, celui du rapporteur et celui du résidentP. Pasquier. Les trois ingénieurs votèrent contre lui. L'iniquité frappa tous ceux qui avaient lu les conclusions du rapport et il apparut que l'esprit de coterie s'était manifesté dans toute sa mesquinerie. Un dès membres osa se vanter de n'avoir pas regardé le dossier...

La séance avait achevé d'épuiser DorpatDeprat. Mais il attendait chez lui, avec confiance, les résultats de la délibération.

Le lendemain matin, le chef de bureau de MaxenceL. Constantin vint trouver RolandE. Lorans : « Les trois ingénieurs ont voté contre M. DorpatDeprat. Après la séance, il y a eu un scandale inimaginable. TardenoisH. Lantenois s'est rué chez le directeur. Il hurlait : « Je ne veux pas trois voix sur cinq, je veux qu'on mette à l'unanimité » On l'entendait de tous les bureaux. MaxenceL. Constantin, empoisonné, essayait de le faire taire. Vous savez, il est embêtant pour eux que le rapporteur ait voté pour l'enquêté.

— Quelle sanction ? demanda RolandE. Lorans. Avec trois voix seulement sur cinq, ça n'a pas dû passer le blâme ? — On a essayé la révocation ! Oui, oui, la révocation ! Il y a eu deux voix pour... Ignoble, hein ! Le troisième n'a pas osé... Sans doute MaxenceL. Constantin. Mais il a suivi les deux autres pour la rétrogradation...

RolandE. Lorans sentit une indignation énorme le soulever. « Oh ! la rétrogradation !... — Oui, dit l'autre. Voilà un homme qui s'est abîmé, qui a travaillé d'une manière formidable pendant des années... Une leçon, fichtre ! Ça encourage !... »

RolandE. Lorans fut épouvanté. « Il y a de quoi le tuer, pensa-t-il. Ces gens sont pires que des assassins. » Il envoya un mot à Marguerite, en mains propres. Elle prétexta une sortie urgente. Mme RolandLorans la reçut avec sa bonté amicale et l'instruisit avec ménagements. « Il faut le préparer, dit RolandE. Lorans. Le coup sera rude. Et... surveillez-le ! Il est victime d'une si horrible méchanceté qu'il peut laisser tout espoir. Or, rien n'est perdu, l'arrêt fourmille d'illégalités. »

Marguerite rentra chez elle. C'était une femme forte. Elle rassembla ses forces. « Nous lutterons », se dit-elle. Mais elle fut effrayée quand elle vit l'espèce d'insensibilité qui suivit chez DorpatDeprat l'annonce de la catastrophe. Il sentit le coup d'une façon atroce, puis tout à coup il cessa de bien comprendre. L'exaspération nerveuse avait passé le dernier terme et une sorte d'ataraxie succédant à l'hypéresthésie empêchait les notions de pénétrer profondément.

RolandE. Lorans, LebretDeprat **, MunteanuU. Margheriti, accoururent auprès de lui. DorpatDeprat écoutait les encouragements sans donner signe d'émotion. « L'arrêté sera cassé. Rien n'est perdu, disait RolandE. Lorans. — Je voudrais le voir exaspéré, dit LebretDeprat ** à voix basse. J'aimerais qu'il démolît quelque chose... Cet état de prostration ne vaut rien... Lui si vivant, si prompt !...

RolandE. Lorans, qui regardait au dehors, appela LebretDeprat ** d'un signe : « Rien ne lui sera épargné... Voici le chef de bureau de TardenoisH. Lantenois qui vient signifier la rétrogradation ».

Le chef de bureau fut introduit, assez gêné de son personnage. DorpatDeprat reçut le papier officiel et signa comme un automate. L'autre s'en alla au plus vite, laissant le groupe silencieux.

Brusquement DorpatDeprat se souleva dans son fauteuil : « Ah, dit-il avec un accent qui les saisit tous, je n'avais jamais compris Coriolan ! » Il se leva. « Moi aussi, je voudrais m'en aller chez les Volsques, et revenir puissant, écraser ce monde malfaisant !... » Il s'arrêta de parler, marcha d'un pas violent et tout à coup saisit RolandE. Lorans par le bras. « Quels ennemis m'auraient fait les choses hideuses que les miens ont perpétrées contre moi ?... Hideuses, car la trahison des compatriotes est mille fois moins excusable que la violence de l'étranger ! »

Puis la fureur le saisit. Une fureur qui montait sans cesse. Ce fut une explosion. Il traîna ses concitoyens aux gémonies, maudit la science, ses travaux, sa bêtise. Les accents de rage désespérée brisaient le cœur de ses amis.

— Allons, dit tout bas l'ingénieur, il y a eu bon ! Il est encore capable de s'irriter... J'aime mieux ça. Qu'il maudisse les siens, qu'il profère les pires blasphèmes ! Hardi !... — Il en a un peu le droit sur le moment, répondit RolandE. Lorans. Dire que la rétrogradation le place sous les ordres de cet ignoble MihielH. Mansuy, qu'il a fait arriver lui-même ! »

L'exaltation de DorpatDeprat tombait. Les RolandLorans l'emmenèrent avec Marguerite. On les retint à dîner. Ces amis dévoués s'ingénièrent à le distraire. Ils y réussirent par instants. Mais, de retour à la maison, il retomba dans ce désespoir morne et clos qui terrifiait Marguerite.

Le lendemain, il dut entrer à l'hôpital pour subir un traitement sérieux. L'état du système nerveux s'aggravait. Depuis trois jours pleins il n'avait pu dormir, obtenir l'oubli momentané. Dans son cerveau douloureux tournaient les mêmes pensées atroces : son œuvre perdue, la trahison abjecte de MihielH. Mansuy... Il faisait, par instants, un geste instinctif pour chasser l'obsession. « C'est ainsi qu'on devient fou », pensait-il. Le médecin chef de service, le docteur HortualOrtolan, était un homme de haute valeur, grand travailleur et d'une droiture parfaite. Il avait entendu conter, de façons diverses, la douloureuse aventure de son malade. Il s`intéressa à lui, provoqua ses confidences, soigna le moral plus encore que le physique. Longtemps après, DorpatDeprat, songeant au réconfort discret que lui avait apporté le docteur HortualOrtolan, se sentait plein de reconnaissance pour lui.

Chapitre quatrième

I

Dix jours après l'arrêt de rétrogradation — DorpatDeprat était toujours à l'hôpital où sa femme et ses fillettes venaient passer de longues heures avec lui — le docteur reçut une question officielle émanant des Services techniques : « M. DorpatDeprat est-il en état de suivre son chef pour une tournée de service ? » Sans ambages, HortualOrtolan répondit non.

En même temps DorpatDeprat reçut la visite de RolandE. Lorans. « TardenoisH. Lantenois veut rattraper son échec... car la façon dont il a obtenu votre rétrogradation est un échec. Il sait aussi que l'arrêt est illégal et sous le coup de la censure d'une révision. Il a manqué la révocation. Il la lui faut. Ayant échoué sur le chef précédent, il se résigne à vous attaquer sur la substitution hypothétique des fossiles. Mais je crois qu'il s'engage dans un mauvais pas... MaxenceL. Constantin, malgré sa faiblesse, renâcle pour le suivre. L'indignation est universelle aux Services techniques. On trouve monstrueux qu'on parle d'un nouveau conseil d'enquête dix jours après que vous avez été frappé. Beaucoup de gens se disent que cette persécution est en votre faveur. MihielH. Mansuy et lui sont habiles, mais la haine les aveugle. Tout ceci vous indique qu'il faut moins que jamais vous abandonner... Donc TardenoisH. Lantenois a inventé de vous emmener aux rochers de Dong-léNui-Nga-Ma et d'exiger de vous, devant témoins, la trouvaille d'un fossile identique à un de ceux qu'il incrimine. La chose est idiote, puisque la découverte peut n'être que le fait d'un hasard et que là, de plus, il s'agit de roches errantes. Mais il compte sur l'ignorance des gens, et fera grand état du résultat négatif. Prenez donc vos précautions. Acceptez d'aller là-bas, mais, par la voie hiérarchique, exposez la question au gouverneurA. Sarraut. Montrez la sottise. C'est une pièce qui restera. Rédigez bien ce morceau. »

Le docteur HortualOrtolan était frappé, lui aussi, de cet acharnement contre un homme fatigué. « Écrivez tranquillement cette lettre, dit-il. Vous me direz quand vous vous sentirez prêt. »

DorpatDeprat se dit que s'il y avait des canailles dans le monde, on rencontrait tout de même quelques braves gens.

II

La commission chargée des « constatations » aux rochers de Dong-léNui-Nga-Ma fut composée : d'un ingénieur ordinaireC. Hoppe des Services techniques, ancien conducteur des Ponts, qui, pour la première fois de sa vie, entendait parler de géologie, d'un résidentL. Conrandy qui ignorait entièrement les premiers rudiments de cette science, d'un professeurL. Autigeon qui en possédait une teinture, d'un haut fonctionnaireA. Krempf des pêcheries qui en avait une idée approximative et d'un archéologueChassigneux métropolitain mobilisé à la colonie...

Marguerite accompagna son mari jusqu'à Ha-tinhBen-thui. Dans l'unique hôtel, TardenoisH. Lantenois papillonnait, souriait, arborait auprès de chacun ses mines les plus aimables. Il avait l'air, avec son énorme corps boudiné, du personnage de Bibendum dans les réclames du pneu Michelin. Il avait des ailes, il jouissait. Dans la salle à manger, où l'on dînait à des tables séparées, DorpatDeprat s'imaginait, avec la sensibilité exaspérée des malheureux, qu'il était le point de mire de tous les regards, et il souffrait un supplice au-dessus de ses forces, lui qui avait toujours tant désiré qu'on ne s'occupât point de lui.

La visite au gisement comporta une dose de ridicule considérable. TardenoisH. Lantenois paradait, le marteau à la main, devant les membres de la commission, soufflant, cramoisi, important. Il leur faisait un cours de géologie et s'écoutait, gonflé de bêtise et de vanité. Il crevait littéralement de bonheur. Il traînait sur le terrain ce DorpatDeprat qui l'avait traité d'ignorant... L'ingénieurC. Hoppe ancien conducteur, dont l'avancement dépendait du bon vouloir de TardenoisH. Lantenois, plongeait devant lui, se vautrait, avec des « Oui, Monsieur l'Ingénieur en chef », d'une platitude qui dégoûtait DorpatDeprat.

On erra dans les formations de galets. On cassa par ci, par là. Naturellement on ne trouva rien. DorpatDeprat conduisit le groupe au point où jadis il avait recueilli l'échantillon fossilifère. Il montra combien était faible l'intérêt de cette trouvaille et quelle était l'absurdité de prétendre retrouver ainsi l'espèce incriminée. « Cherchons encore, cependant », dit le professeurL. Autigeon, très perplexe, et qui commençait à trouver l'affaire assez absurde. — À quoi bon ? dit DorpatDeprat. » TardenoisH. Lantenois se rua sur cette parole. « Vous entendez, cria-t-il, il avoue ! M. DorpatDeprat avoue ! » DorpatDeprat le regarda. « Vous êtes un malheureux !... Messieurs, c'est à vous seulement que je m'adresse, dit-il avec un mépris qui fit grincer TardenoisH. Lantenois... Je veux dire, et vous le voyez vous-même : il faudrait peut-être des années de recherche avant que le hasard offrît le même fossile... Jamais peut-être... » Il s'interrompit. « M. TardenoisH. Lantenois savait d'avance, ajouta-t-il, que ceci n'aurait qu'un résultat négatif. » Il parlait difficilement et reliait mal ses idées. Dans l'état maladif où il était, cette course l'avait achevé. Cependant une pensée lui traversa l'esprit. « Je voudrais revoir le fossile incriminé, dit-il. M. TardenoisH. Lantenois a mis l'embargo dessus. Et comme il y a cinq ans que je ne l'ai regardé... — Vous le verrez quand il en sera temps, répondit TardenoisH. Lantenois avec un essai de majesté qui parut, pour DorpatDeprat, masquer une sorte de gêne. Mais, ajouta-t-il, M. DorpatDeprat a prétendu qu'il avait trouvé, ici même, un second échantillon, n'est-ce pas, précisément... — Oui, dit DorpatDeprat, et je suppose que c'est un simple morceau du premier fragment de roche. Voilà pourquoi je voudrais comparer. D'ailleurs, le voici, je le remets à ces messieurs. Voyons, dit précipitamment TardenoisH. Lantenois ». Il jeta sur l'objet un coup d'œil si bref que la chose étonna DorpatDeprat. « Faites attention, dit TardenoisH. Lantenois. Je demande solennellement, n'est-ce pas, ici, précisément... s'il a bien recueilli cet échantillon en cet endroit ? — Je l'affirme, dit DorpatDeprat étonné. — Vous avez entendu, Messieurs, bien entendu ? » Chacun crut discerner une joie si bizarre dans ces mots qu'on se regarda. Mais TardenoisH. Lantenois, subitement calmé, disait : « On examinera ce fossile... En tout cas, n'est-ce pas, euh, précisément, il faudra mettre la déclaration de M. DorpatDeprat au procès-verbal. — Cela va de soi dit DorpatDeprat. » Puis il pensa : « Qu'est-ce qu'il a ? » Et il se dit que cette espèce de joie était suspecte. Mais il était trop fatigué : la notion qu'il cherchait à retenir lui échappa.

Les membres de la commission furent très embarrassés pour conclure. La plupart avaient peur de l'influent TardenoisH. Lantenois. Seul le professeurL. Autigeon montra l'inutilité de cette visite. Ils s'arrêtèrent à un rapport qui ne signifiait rien. MaxenceL. Constantin fut de plus en plus ennuyé. Il osa le dire au Gouvernement. Chacun sentit qu'il devenait difficile de suivre TardenoisH. Lantenois dont l'acharnement était évident. Tout était donc en suspens, et l'affaire paraissait devoir comporter l'impossibilité d'une conclusion, quand un véritable coup de foudre éclata sur DorpatDeprat. En quelques heures la potinière hanoïenne fut au courant, et, dans tous les esprits il fut condamné. Chaque branche à laquelle se rattrapait le malheureux se brisait à son tour, et, chaque fois, il retombait plus bas.

Cinq jours après la visite à Dong-léNui-Nga-Ma, TardenoisH. Lantenois, exultant, suant de joie, se précipita chez MaxenceL. Constantin, et mit sous les yeux du directeur général une étrange missive signée par BornierP. Termier, VernolletH. Douvillé et BourgesA. Lacroix, dont le texte était le suivant : « Votre premier envoi contenant cinq fossiles incriminés nous est exactement parvenu. Le second, avec les pièces de comparaison et les planches de photographies est arrivé quelques jours plus tard. L'examen des fossiles et des gangues a été fait soigneusement. Aucun doute ne peut être institué. Ces échantillons proviennent de gisements européens (suivait l'énumération). L'exemplaire n° 1 lui-même, apporté jadis en France par M. MihielH. Mansuy, est dans le même cas. Il est évident que nous ne pouvons dire s'il y a eu mélange accidentel ou imposture. »

TardenoisH. Lantenois faisait chez MaxenceL. Constantin un volume énorme « Il s'est défendu longtemps, criait-il. Un coquin dangereux ! M. le directeur général, n'est-ce pas précisément, il faut le conseil d'enquête, tout de suite... un rapporteur bien choisi. Je verrai moi-même incessamment le GouverneurA. Sarraut. Il faut que ce DorpatDeprat, n'est-ce pas précisément, soit révoqué... Pour l'honneur, ici, n'est-ce pas précisément... pour l'honneur de la colonie et de la science. » Il répétait à satiété ce mot d'honneur, il s'en gargarisait... On aurait dit qu'il avait peur d'en manquer. Il courut tout Hanoï. En l'espace d'une heure, il avait lu la lettre à cinquante personnes. L'effet fut décisif. Ceux qui jusqu'alors avaient conservé la conviction de haines ingénieuses abandonnèrent DorpatDeprat. Chose étrange, et qui montre comment la plupart des gens sont moutonniers et rapidement imprégnés par une croyance publique, personne ne songeait à se dire que la base de l'accusation reposait sur le vide, puisque rien ne pouvait prouver que DorpatDeprat eût jamais remis à MihielH. Mansuy les fossiles incriminés et non d'autres.

Le clan des « camarades » répandit la bonne parole. La légion des envieux la prit, la colporta. Tout ce que Hanoï comportait de gens habiles à déchirer le prochain se mobilisa contre lui. Ses amis se sentirent découragés. « Cette fois il est perdu », dit RolandE. Lorans. LebretDeprat ** et lui se rendirent chez DorpatDeprat où ils trouvèrent MunteanuU. Margheriti. Ils attendaient le spectacle d'un homme brisé définitivement. Leur étonnement fut grand, car il avait puisé dans cette lettre un regain d'énergie. Il regarda RolandE. Lorans avec une sorte de réserve défiante. « Ça y est, dit-il d'un ton amer, vous êtes convaincu aussi ? » RolandE. Lorans le regarda en face. « Tout serait contre vous... C'est le cas, dit DorpatDeprat. — Mettons, répondit RolandE. Lorans. Tout est contre vous... Nous ne douterons jamais de vous. Nous faites-vous injure ? — Pardon, dit DorpatDeprat, je suis si malheureux, si fatigué. Je me souviens — cela va vous paraître puéril — d'un canard démonté par moi en plein large. L'eau libre, pas un champ d'herbes. L'indigène qui poussait la barque suivait le sillage. La bête faisait des crochets sous l'eau, sortait pour respirer. La passion de la poursuite m'avait saisi. Chaque apparition était saluée d'un coup de fusil. Je lui cassai l'autre aile. Un coup l'atteignit en plein flanc. Il plongea encore. Il ne voulait pas se rendre. Pauvre bête !... » Il se tut un instant. « J'ai eu le canard... Mais ils ne m'auront pas. Écoutez, fit-il les yeux brillants de fièvre : J'apprends par cette lettre que TardenoisH. Lantenois a envoyé des fossiles incriminés, à la date même à laquelle, il y a cinq mois, il m'écrivait ceci. » Il prit la lettre de TardenoisH. Lantenois et lut :

« L'envoi des fossiles à Paris ne me paraît pas recommandable en ce moment. Je vous donne ma parole d'honneur que si nous en venons là, vous assisterez à l'envoi des pièces et y joindrez tout ce qui vous paraîtra convenable. » — Oh ! fit MunteanuU. Margheriti suffoqué. » Marguerite et les quatre hommes se regardèrent. « Et quinze jours après, il a spontanément renouvelé cette assurance... Lisez », dit DorpatDeprat.

— Cela s'appelle de la préméditation, dit RolandE. Lorans. C'est effrayant, et pour eux, c'est redoutable. Sa parole d'honneur au moment précis de l'envoi clandestin !... — La parole d'honneur d'un TardenoisH. Lantenois, dit LebretDeprat **. Cela seul aurait dû te mettre en défiance.

— Attendez, fit RolandE. Lorans, je vois... Ils ont substitué... — Ah, vous y êtes, cria DorpatDeprat... Tenez ! Voyez !... »

Il saisit un paquet de brochures. « Mes échantillons n'étaient pas contenus dans les gangues rocheuses que signale Paris. J'ai indiqué tout autre chose dans mes travaux. Tenez, comparez. » Ses amis lurent les différents passages des publications. « Ah, dit LebretDeprat **, la préméditation éclate dès le début de l'affaire. Ils préparaient déjà les pièces substituées, destinées à égarer l'opinion. »

— Lisez ceci, maintenant. » DorpatDeprat fit passer sous leurs yeux un texte de MihielH. Mansuy. « Voyez : il y a cinq ans, il donne ces fossiles dans la gangue rocheuse que j'indiquai moi-même. Comparez les deux textes. Il a oublié ses propres lignes de jadis... »

— Comment a-t-il laissé ça derrière lui ? dit RolandE. Lorans.

— L'oubli, fit DorpatDeprat avec malice, que commet parfois le plus illustre capitaine. — Pincés, dit RolandE. Lorans, substitution, envois clandestins avec lettres simultanées pour écarter les soupçons... En justice ordinaire, ils ne s'en tireraient pas...

— Sûrement, dit LebretDeprat **... Mais devant un tribunal d'exception ?... Plus ils seront coupables, plus on essaiera de les dégager. N'importe ! Tu sais que le rapporteur du nouveau conseil d'enquête est commis contre toi. Les voilà enferrés eux-mêmes. Attaque et espère. »

— Espérer ! murmura DorpatDeprat... Hier, dit-il à ses amis, en feuilletant ce volume, j'ai relu ce passage qui ne m'avait pas paru si terriblement vrai quand j'étais heureux. Écoutez : « Pandore emporta le vase rempli de maux et l'ouvrit. C'était le présent des dieux aux hommes, un présent beau d'apparence et séduisant, surnommé le « vase du bonheur ». Alors sortirent d'un vol tous les maux, êtres vivants ailés : depuis lors ils rôdent autour de nous et font tort à l'homme jour et nuit. Un seul mal n'était pas encore échappé du vase : alors Pandore, suivant la volonté de Zeus, remit le couvercle, et il resta dedans. Pour toujours, maintenant, l'homme a chez lui le vase du bonheur et pense merveille du trésor. Il cherche à le saisir quand lui en prend l'envie, car il ne sait pas que ce vase apporté par Pandore était le vase des maux. Il tient le mal resté au fond pour la plus grande des félicités — c'est l'Espérance. — Zeus voulait en effet que l'homme, quelque douleur qu'il endurât des autres maux, ne rejetât cependant point la vie, continuât à se laisser torturer. C'est pourquoi il donna à l'homme l'espérance, le pire des maux, parce qu'elle prolonge ses tortures. »

Pendant ce temps, la marée des potins montait et déferlait. La plupart des gens ne comprenaient rien à l'affaire, mais le mot de « faussaire », répété à satiété dans son entourage par le faussaire lui-même, causait une grosse émotion. Tout le monde abandonnait DorpatDeprat. Ceux qui, dans leurs recherches minières, avaient profité de sa science, de ses conseils désintéressés, de ses avis, étudiés sans souci du surcroît de besogne, étaient les plus ardents à lui jeter la boue à poignées. « Vous savez, ma chère — disait le soir même, devant M. LebretDeprat **, la femme d'un fonctionnaire des douanes, c'est effrayant... Ce M. DorpatDeprat, qu'on prétendait être un savant !... Il a commis des faux pour détourner des sommes... — Madame, interrompit rudement LebretDeprat **, je vous en prie, ne parlez pas d'une affaire dont tout le monde s'occupe sans savoir de quoi il s'agit. Et n'oubliez pas que tels revirements peuvent se produire qui vous feraient vivement regretter d'avoir collaboré à des bruits... absurdes. » Il salua et s'en alla. « Quel brutal ! dit la dame. Je suis pourtant bien renseignée par une amie dont le mari est très lié avec M. TardenoisH. Lantenois ».

III

Le lendemain DorpatDeprat donna les signes d'une extrême fatigue, Marguerite n'hésita pas. Elle prit tous les documents et s'en alla demander audience au directeur général. MaxenceL. Constantin la reçut, fort ennuyé. Il s'attendait à des larmes, à des implorations. Il était loin de compte. Sans préambule, elle exposa clairement les faits nouveaux, montra les contradictions des textes, la preuve des substitutions, la préméditation indéniable. MaxenceL. Constantin n'était pas un méchant homme. Il connaissait TardenoisH. Lantenois à fond et avait tout de suite pensé que l'affaire était louche. Mais cette fois il fut frappé. « Madame, dit-il après avoir examiné les documents, soyez assurée qu'on tiendra compte de ceci. » Le soir même, il vit le gouverneurA. Sarraut. « L'affaire DorpatDeprat est bien obscure, dit-il. Il faut être prudents, car il y a des éléments nouveaux qui donnent à réfléchir. » Mais il n'osait aller plus loin. Il avait une peur horrible de TardenoisH. Lantenois qu'il savait dangereux et appuyé sur des étais politiques puissants.

Il y eut alors deux clans opposés. Les amis de DorpatDeprat exposèrent les choses sous leur jour nouveau, et chez beaucoup d'honnêtes gens, il se fit un revirement. Un haut personnage du gouvernement général eut ce mot précis : « La victime avait été soigneusement désarmée d'avance. » TardenoisH. Lantenois se rendit compte de cette modification des esprits. Il en ressentit une rage folle. Il adressa mémoire après mémoire au rapporteur commis dans l'affaire, et perdit toute mesure, injuriant grossièrement DorpatDeprat dans des pièces officielles. MihielH. Mansuy, lui, restait dans la coulisse. Il n'avait plus besoin d'exciter l'homme « merveilleusement bon ». L'ingénieur en chef finit par devenir encombrant. Il demandait audience sur audience au gouverneur généralA. Sarraut, au chef de cabinet, criait, tempêtait, ressassait les mêmes arguments, trouvait monstrueux que DorpatDeprat l'accusât à son tour. Au fond, il était très inquiet.

—N'est-ce pas, précisément... dit-il à MihielH. Mansuy, il est capable de s'en tirer, et n'est-ce pas, s'il s'en tire, c'est ma chute certaine... J'ai été fou de vous suivre. » MihielH. Mansuy le contempla d'un air de pitié méprisante. Puis sur le masque osseux passa le terrible sourire accoutumé. « N'a-t-il pas affirmé devant témoins qu'il avait recueilli sur place le second échantillon de Dong-léNui-Nga-Ma ?... Tout aboutira là ! » TardenoisH. Lantenois parut rasséréné, mais ses yeux évitèrent ceux de MihielH. Mansuy.

IV

DorpatDeprat reçut la convocation du nouveau rapporteur. Celui-ci, cette fois encore, était un magistrat. DorpatDeprat vit un homme corpulent aux manières mielleuses et discrètes. Il avait affaire à un arriviste habile, ménager de sa carrière, flatteur des puissants. Ce n'était plus un ChaudesaiguesF.E.T. Thermes. Entre TardenoisH. Lantenois et le jeune savant, le choix de BerthalleL.A. Habert fut vite arrêté. Il savait TardenoisH. Lantenois bien en cour en France. Il gouverna l'enquête de façon à tenter de le dégager.

DorpatDeprat reçut un jour une visite bien inattendue. MérionJ.-B. Counillon vint le trouver. « C'est votre tour, dit mélancoliquement son ancien collègue. Mais tous mes vœux sont avec vous, car si vous gagnez, vous me vengerez. Je vous apporte des documents intéressants. » DorpatDeprat regardait la figure vieillie où chaque regret, chaque rancœur avaient accentué une ride. Il songea que cet homme avait bien souffert, que nul ne lui avait tendu la main, n'avait cherché à le défendre. Lui-même n'avait rien fait pour s'éclairer. MérionJ.-B. Counillon lui raconta comment, sans discussion possible, TardenoisH. Lantenois et MihielH. Mansuy lui avaient volé des résultats importants, avaient vécu sur ses travaux. « Et pour votre affaire, dit l'ancien chef de l'Institut scientifique, je vais vous donner un renseignement essentiel. Je possédais, jadis, une collection de fossiles d'Europe. Elle disparut dans le déménagement de l'Institut. J'imagine que MihielH. Mansuy a pris là les fossiles qu'il a substitués aux vôtres. — Acceptez-vous, dit DorpatDeprat, que je demande au rapporteur de vous entendre comme témoin ? — C'est entendu, dit MérionJ.-B. Counillon, je ne voudrais pas mourir sans m'être vengé. — Je m'excuse, dit DorpatDeprat, de n'avoir rien tenté pour vous autrefois... Je ne savais rien... et on me mentait. — Oui, dit l'autre amèrement, vous aviez pleine confiance en MihielH. Mansuy. Mais je ne vous en veux pas. Comment auriez-vous pu savoir ? Ce sont de tels forbans ! »

MérionJ.-B. Counillon s'en alla. DorpatDeprat suivit des yeux la maigre silhouette voûtée. « J'ai laissé faire autrefois, se dit-il. J'en souffre à présent. Je le mérite... Et l'aide me vient par lui ! Quel retour étrange ! »

Quand il prit connaissance du dossier, il constata que les documents envoyés à Paris et dont TardenoisH. Lantenois n'avait pu se dispenser de représenter les doubles, étaient des truquages destinés à surprendre l'opinion de ceux qui les verraient. Il trouva qu'on avait envoyé de faux itinéraires de ses explorations. La chose l'amusa, car il avait pour témoins de nombreux clichés photographiques. Tout cela lui donnait beau jeu. Il communiqua ces renseignements à l'avocatA. Dureteste qui préparait son pourvoi contre la rétrogradation. Ensuite le texte de ce pourvoi fut mis sous les yeux de diverses personnalités du gouvernement général. Les envois clandestins produisirent une grosse impression.

LebretDeprat ** se refusait pourtant à un optimisme exagéré : « N'oublie pas, disait-il, qu'il est bien difficile, à qui n'a pas suivi l'affaire pied à pied, de s'y retrouver maintenant. TardenoisH. Lantenois a fait comme la seiche qui vide sa poche à encre et enténèbre les eaux. » En effet, TardenoisH. Lantenois avait, avec intention, produit mémoire sur mémoire, embrouillant les faits, noyant les points essentiels dans un interminable fatras d'affirmations, de contradictions volontaires, employant avec dextérité les procédés éristiques dont Schopenhauer, dans une étude écœurée, a démontré le mécanisme. Pour être publié, le dossier de cette simple affaire eût demandé déjà deux ou trois gros volumes. TardenoisH. Lantenois se disait très judicieusement que nul ne s'y pourrait reconnaître. Mais ce qui frappa le plus DorpatDeprat, et tous les fonctionnaires qui eurent à transmettre les mémoires de TardenoisH. Lantenois, ce furent les grossières injures prodiguées, dans des pièces officielles, par l'ingénieur en chef affolé. Il traitait DorpatDeprat de misérable, coquin, scélérat, loque morale... Un seul de ces rapports, en France, eût suffi pour briser la carrière d'un fonctionnaire.

V

Après avoir reçu les explications de DorpatDeprat, le rapporteur entendit les témoins.

DorpatDeprat reçut communication de leurs dépositions. MunteanuU. Margheriti, dont il avait invoqué le témoignage à propos de points importants, MunteanuU. Margheriti qui lui devait tout, ne savait rien, se dérobait. Il se sentit de nouveau frappé violemment dans son amitié. Il le vit, lui parla... « Pardonnez-moi, dit le pauvre garçon. je n'ose pas... J'ai peur d'eux. J'ai peur de MihielH. Mansuy... Ils me briseraient. » Il avait les larmes aux yeux. Il aimait DorpatDeprat et sa propre lâcheté le désolait. DorpatDeprat eut pitié de lui. « Puis-je lui demander d'être héroïque ? », se dit-il.

Mlle VerganiM. Colani l'accablait sans vergogne. Elle certifiait exacts tous les dires de TardenoisH. Lantenois et de MihielH. Mansuy, car elle avait la conviction que DorpatDeprat était perdu. Elle le jetait par-dessus bord avec allégresse, brodant, maladroite même, ajoutant les invraisemblances les plus flagrantes pour faire sa cour à TardenoisH. Lantenois. DorpatDeprat resta épouvanté de cet abîme d'ingratitude et de perversité. « La cousine Bette... », songea-t-il. GuéraldeJ.-L. Giraud l'étonna moins. Le mythomane produisit un long factum de mensonges haineux contre celui qui lui avait procuré sa situation. Mais il outrepassa maladroitement. Ses contradictions, ses mensonges, étaient si criants que par leur exagération même, ils témoignaient pour DorpatDeprat. Celui-ci sortit de cet examen brisé, anéanti d'écœurement. Il passa chez RolandE. Lorans qu'il inquiéta par son pessimisme et sa misanthropie.

En revenant à la maison, il rencontra MihielH. Mansuy, assis dans son pousse de maître. L'ancien ouvrier se tenait droit, le buste raide, une expression d'orgueil fou sur le visage. En passant près de DorpatDeprat, il lui lança un tel regard de haine joyeuse que ce dernier en frémit et rentra chez lui, sans forces, enlisé dans un dégoût qui lui donnait le désir de ne plus vivre.

VI

Le lendemain il erra comme une âme en peine. « Il faut, se dit Marguerite, qu'il prenne une distraction... Puisqu'ils te font des loisirs, sors un peu, fit-elle, d'un ton de gaîté dont la pauvre femme était bien loin. Tiens, prends ton fusil et va me chercher quelques bécassines. »

Il répondit avec lassitude qu'il ne désirait pas sortir. Elle insista. Alors un vague désir entra en lui d'aller glisser sur l'eau lumineuse d'avril. Il prit son fusil et se rendit au club nautique. Le ciel était pur, le vent très doux. Une des dernières journées de printemps.

Il prit un canot à rames et traversa le premier lac frisé de vaguelettes lumineuses. Mais il ne trouvait plus de calmant dans la beauté des choses. Il lui semblait que toute joie en ce monde était morte pour lui.

Il franchit la passe, traversa le second lac aux eaux limpides, plein d'herbes qu'il apercevait en masses mamelonnées sous le canot. Il lui semblait glisser au-dessus d'une forêt. Que de fois, avec ses petites filles, il était venu là, heureux de les avoir auprès de lui, s'amusant de leurs cris joyeux à la vue d'un grand poisson filant à fleur d'eau et s'enfonçant brusquement, avec un remous d'hélice, dans le manteau mystérieux des herbes.

Il aborda prés d'une petite cabane annamite. Il en sortit un pêcheur qui le salua. « Il y a longtemps que tu n'es venu, quan-lon, dit l'indigène. Il mit à l'avant de son sampan une grosse brassée de paille. DorpatDeprat s'y installa, l'indigène prit sa palette et la légère barque à l'avant plat et relevé glissa sur les roseaux.

DorpatDeprat agissait par habitude, avec indifférence. Mais quand les premières bécassines s'envolèrent hors des touffes d'herbes, son goût de la chasse le ressaisit. Les oiseaux montaient verticalement à hauteur d'homme, avec un cri aigu, puis filaient dans le plan horizontal, en traçant leurs crochets rapides. Peu à peu, il s'anima. Il laissait filer la bécassine et tirait sans se presser. Il en tua une dizaine. Puis un vol de canards s'abattit au loin, et tout l'intérêt de la chasse le ressaisit. Ils approchèrent les canards à bonne portée et il en tua deux.

La nappe du Grand Lac, toute bleue sous le soleil d'avril, s'étendait devant lui, à plusieurs kilomètres, jusqu'à la ligne de verdure des arbres au-dessus de laquelle il apercevait dans l'éloignement les toits du gouvernement général et les cheminées d'usine qui commençaient à déshonorer le beau paysage. Il chassa jusqu'au crépuscule. Il oubliait.

Il remonta dans son canot et se mit en route pour rentrer. Il avait à faire cinq kilomètres à la rame. Il arriva dans la passe en pleine nuit. La brise était tombée. Le temps s'était couvert. Il se trouva dans une obscurité totale. Mais il s'en souciait peu. Il était si souvent revenu à une heure tardive qu'il se dirigeait sans hésitation vers la lueur vague de la ville visible dans le ciel au-dessus des arbres de la rive éloignée. Il laissa reposer les rames. Le bateau glissa, puis s'arrêta. Il songeait. Il ne distinguait rien. Le ciel était obscur, le lac d'encre. Seule une étoile reflétée dans l'eau invisible paraissait luire à une profondeur immense au-dessous de lui. Il lui semblait être suspendu au milieu d'une sphère de nuit.

Alors, dans cette obscurité absolue, tout revint à la fois : la trahison de MihielH. Mansuy, les ingratitudes monstrueuses, les lâchetés. Ce monde lui parut un enfer de haine et d'horreur et il souhaita d'en échapper: Il se dit que, le plan de ses ennemis pour le perdre dût-il échouer, l'œuvre entreprise était gâchée sans retour. Le mot de Sénèque cité par LebretDeprat ** s'imposa : « Dum alteri noceat, sui negligens. » Le scandale avait souillé de sa fange ineffaçable ce qui avait été le but suprême de ses efforts. Il regardait l'étoile suspendue dans l'espace et l'image symétrique, seules apparences sensibles dans cette nuit profonde, immuables comme des symboles de mort et d'immobilité. Et il se dit qu'il était peut-être, au delà de cette existence lourde et odieuse, quelque autre vie supérieure. Et s'il n'y avait plus rien, il importait peu de n'être plus.

Il pensa qu'il était las, bien las ; que le repos serait le bienvenu. Il prit son fusil et le chargea dans l'obscurité. Le claquement sec du levier lui parut un bruit formidable dans le silence nocturne... Il s'arrêta et demeura immobile. Il se complaisait amèrement à songer que sa mort ferait grand bruit, que ses persécuteurs en seraient moralement tenus pour responsables. Il resta un long moment ainsi, à la merci d'une brusque détermination... Le canot dérivait lentement. Soudain une lumière brilla, très loin, entre les arbres. Instinctivement, il précisa l'endroit. C'était chez lui... l'image de sa femme aimée passa, souriante et brave. D'un coup il se ressaisit et une terreur le glaça. Il se dit qu'il avait failli commettre une lâcheté, la plonger dans le désespoir. Il vit ses fillettes aux gentils visages qui l'attendaient sous la lampe familiale. Avec hâte, il manœuvra le levier du fusil, enleva la cartouche et la lança dans le lac. Puis il reprit les rames et nagea vigoureusement vers la lumière lointaine. L'image de l'étoile vacilla, se dédoubla dans les ondulations invisibles, symbole maintenant de l'agitation et de la vie... Souvent, plus tard, le souvenir lui revint de cette heure nocturne et du geste si proche qu'il n'avait pas accompli. Mais à cet instant, il sentit qu'il avait atteint le terme du désespoir et du dégoût. Il venait de se reprendre. Il songea au mot de Barbey d'Aurevilly : « Quelle que soit la dureté de la vie, il ne faut jamais se rendre ». Il ne se rendrait pas...

Il débarqua et rentra chez lui d'un pas ferme. Marguerite le regarda, surprise, et contente. « Cette course t'a fait du bien, dit-elle... Cela t'a changé les idées ? — Oui, répondit-il sans hésitation. Sois tranquille à présent... ils ne m'auront pas. » Et il l'embrassa presque violemment, l'étreignant comme s'il avait peur qu'elle ne lui échappât. Il songeait avec terreur qu'il aurait pu ne jamais revenir auprès d'elle.

Le soir, il dut aller dans la chambre des fillettes pour donner une représentation d'ombres chinoises sur les moustiquaires de leurs lits. Elles appelaient cela « faire les bonshommes ». Il le fit joyeusement. Il avait la sensation d'avoir échappé à un effroyable danger. Jamais les « bonshommes » ne furent plus excités et plus fantastiques. Il y avait « l'Anglais, l'homme à la longue figure, l'homme au nez en pomme de terre », et des dizaines d'autres, tout cela découpé en carton par lui, avec des accessoires innombrables. Les enfants s'amusèrent énormément. Lui aussi. Marguerite monta pour voir la représentation. Elle se sentait soulagée.

Il se rendit ensuite dans le salon et écrivit longuement sur du papier à musique. Il veilla très avant dans la nuit, jusqu'à l'aube tardive du jour tropical, dormit un peu et travailla de nouveau pendant toute la matinée. Dans l'après-midi ses amis vinrent chez lui. Son air décidé les frappa. « Il est ainsi depuis hier, dit Marguerite. J'en suis heureuse... — Oui, fit-il, j'ai failli commettre une lâcheté... Elle le regarda avec effroi. « Mais c'est fini, et jamais plus l'idée ne m'en viendra. Et quoi qu'il arrive, je tiendrai jusqu'au bout. — C'est bien, dit LebretDeprat **. — Souvenez-vous de cette parole, dit RolandE. Lorans.

— Écoutez maintenant, dit-il... Marguerite, veux-tu jouer ceci. »

Il lui tendait son travail de la nuit précédente. Elle joua. Aux premiers accords, tous furent saisis. Les thèmes se déroulèrent d'abord dans une angoisse d'inexprimables tourments, jusqu'à un adagio dont les accents déchirants évoquaient le fond le plus désespéré de la douleur humaine. Mais une pensée soudaine traversa l'effrayante élégie, comme un rayon de lumière perçant une nuit obscure... Un allegretto, au temps de marche, traduisit l'esprit qui se reprend, jusqu'à un allegro qui sonnait en fanfare. Et dans les accents qui suivirent vint l'apaisement, la fin sereine... Quand Marguerite eut frappé les derniers accords espacés, tranquilles et légers comme la fin d'un beau soir, tous restèrent silencieux. Enfin LebretDeprat ** se leva et vint lui mettre la main sur l'épaule. « Tu as dû souffrir terriblement pour écrire cela... Mais c'est bien beau ! »

— Qu'avez-vous, Marguerite ? Vous êtes bien pâle, demanda Mme RolandLorans. — Rien », répondit-elle... Elle regardait Jacques et songeait avec épouvante que cette œuvre traduisait ses états d'esprit successifs durant son retour sur l'eau sombre...

VII

— Vous savez que Mlle VerganiM. Colani ne sort plus sans de larges lunettes fumées », dit un jour Mme RolandLorans à ses amis. Ils se mirent à rire.

« Elle a peur de se montrer, dit Marguerite. Quand elle nous aperçoit, elle prend un air effaré bien drôle. »

— On renâcle de plus en plus au gouvernement, dit RolandE. Lorans. MaxenceL. Constantin, en partant pour la métropole, a dit. « Je suis joliment content de n'avoir plus à m'occuper de cette affaire. C'est trop inquiétant. » TardenoisH. Lantenois est dans un état épouvantable. Il perd le sens. Hier il est allé chez DuretE. Robin, le chef du personnel au gouvernement. DuretE. Robin lui-même m'a conté ça. Il m'a dit : « Mon cher, j'ai vu quelque chose de hideux. Il bavait littéralement de rage, cramoisi, hurlant : « Je veux le conseil d'enquête, je veux qu'on le révoque ! » Je lui ai dit : « Mais, Monsieur, songez qu'il a une famille ? » Il m'a répondu par cette phrase qui le dénonce : « Il faudrait tuer toute cette engeance. » Et, ajouta RolandE. Lorans, vous savez que depuis un an il ne fait plus rien, ne s'occupe que de ça. Ça paraît bizarre et on en jase. »

C'est à ce moment que TardenoisH. Lantenois, talonné par la peur d'un échec, illustra le Quos vult perdere Jupiter demeniat par une lourde imprudence. Il alla chez l'avocatA. Dureteste de DorpatDeprat. « Maître, lui dit-il, vous êtes, n'est-ce pas, précisément, le conseil de M. DorpatDeprat. Engagez-le, euh... à donner sa démission. Sa révocation, n'est-ce pas, précisément, est acquise d'avance. C'est, n'est-ce pas, par pitié pour lui que je fais cette démarche auprès de vous. » L'avocatA. Dureteste regarda son secrétaire qui souriait et la même pensée leur vint.

— Monsieur, dit l'avocatA. Dureteste, je ne donnerai jamais un tel conseil à mon client. » TardenoisH. Lantenois rougit de dépit. « Votre démarche est étrange, reprit l'homme de loi... À propos, fit-il à bout portant, le fait de vos envois clandestins est bien fâcheux. Comment pouvez-vous les expliquer ? » TardenoisH. Lantenois resta interdit. Il se mordit les lèvres. « Ce sont... des... imprudences. Convaincu, n'est-ce pas, convaincu, euh... n'est-ce pas, précisément, de la culpabilité, précisément, ici... de M. DorpatDeprat... j'ai cru nécessaire de préparer... euh... de forcer le jugement. » Il suait à grosses gouttes, sentant que les autres se moquaient de lui. « Cela est grave, dit l'avocatA. Dureteste. En justice ordinaire, vous donneriez des armes bien fortes à celui que vous poursuivez. » Gêné, rouge, étouffant, TardenoisH. Lantenois s'en alla en se heurtant aux chaises. Le soir même, tout Hanoï connaissait cette conversation et MihielH. Mansuy fit une scène épouvantable à TardenoisH. Lantenois. Mais lui-même le poussa dans une autre série d'imprudences. TardenoisH. Lantenois, sur son avis, envoya à VernolletH. Douvillé et à BornierP. Termier des câblogrammes éperdus, coup sur coup, sollicitant des réponses foudroyantes contre DorpatDeprat, contre sa moralité, afin qu'il pût les montrer. Les autres sentirent le danger et prudemment ne répondirent pas. TardenoisH. Lantenois redoubla. Les textes des câblogrammes étaient si graves qu'on crut devoir les signaler en haut lieu...

Il en résulta que malgré un rapport de BerthalleL.A. Habert — rempli de flagorneries à l'adresse de TardenoisH. Lantenois — qualifiant les envois clandestins d'imprudence et d'excès de zèle, glissant avec indifférence sur le témoignage de MérionJ.-B. Counillon, sur les assurances spontanées de TardenoisH. Lantenois au moment même de l'envoi des échantillons, passant sous silence les contradictions flagrantes prouvant la substitution — on refusa en haut lieu la constitution d'un nouveau conseil d'enquête. On décida que TardenoisH. Lantenois et DorpatDeprat iraient s'expliquer en France devant un comité de départage. L'homme « merveilleusement bon » faillit étouffer de rage. Du moins prit-il une revanche. DorpatDeprat ne put se faire rendre le manuscrit et les documents du grand ouvrage dont il avait commencé la publication. TardenoisH. Lantenois déclara qu'ils étaient la propriété de l'administration. Et le vol fut consommé... Puis il réussit à se faire embarquer quinze jours avant DorpatDeprat...

— Vois-tu, dit LebretDeprat **, il part devant. Ici encore, il va préparer l'opinion. Mais ne perds pas courage... — Vous l'avez promis, dit RolandE. Lorans.

— Soyez tranquilles, répondit DorpatDeprat. Je vous l'ai dit : maintenant, je ne me rendrai pas !

Il eut encore une fâcheuse désillusion avant le départ. MunteanuU. Margheriti lui communiqua une lettre de DubondL. Dussault. Le commandant disait : « M. DorpatDeprat est-il complètement coulé, ou a-t-il des chances de revenir sur l'eau ? J'aimerais à le savoir. Renseignez-moi. » DorpatDeprat sourit et rendit la lettre : « Encore un que j'ai grandement aidé... Adieu, MunteanuU. Margheriti. — Encore une fois, pardonnez-moi, dit le pauvre garçon.. Je n'ai pas été brave... Ils m'auraient écrasé... Mais je vous aime et je souhaite ardemment votre triomphe... — Je le sais, dit DorpatDeprat touché. Je le sais. Adieu. » MunteanuU. Margheriti, les larmes aux yeux, le regarda s'en aller.

Le même Jour, Hin-bounOun Kham vint trouver DorpatDeprat : « Monsieur, dit le Laotien. Vous avez toujours été très bon pour moi... » Il s'arrêta, DorpatDeprat lut une émotion contenue dans les yeux bridés : « Très bon, reprit Hin-bounOun Kham, et je ne vous oublierait jamais. — Moi non plus, Hin-bounOun Kham, et si je ne reviens pas, souvent je penserai à vous, à nos voyages... Adieu. » Il lui serra la main. Le Laotien se courba jusqu'à la ceinture et se retira. « Il n'attend plus rien de moi, celui-là, pourtant... », dit DorpatDeprat.

À cet instant MihielH. Mansuy, écumant de rage, apprenait qu'un nouveau chef de service désigné en France arriverait prochainement...

VIII

Une brumeuse matinée de crachin. Le Sphinx quitte Haïphong. DorpatDeprat, sur le pont, entre sa femme et ses fillettes, regarde la côte diminuer lentement. Il songe à son arrivée, il y a dix ans, aux espoirs magnifiques, au labeur accompli, à la cruauté du sort. Et s'il l'emporte, sans doute faudra-t-il lutter pour reprendre la place. Il connaît l'avidité des hommes...

Un coup de cloche. L'hélice tourne plus vite. La mer est moins rouge, moins sale. Le phare de Hondo se rapetisse. Il regarde, tout son être tendu, la ligne de côte à chaque instant plus basse et plus mince. Et le lettré qui est en lui murmure, avec un amer regret : « Ubi Troja fuit... » Mais une main serre la sienne avec force. Marguerite est là, près de lui... Elle le regarde avec son vaillant sourire...