Herbert Wild
_

Les Chiens Aboient...

Roman de mœurs contemporaines
 

Troisième partie

... la caravane passe

Éloigne-toi d'ici ! En avant ! Mets-toi en route ! L'homme n'a pas encore été découvert par toi ! Il reste bien des pays et bien des mers qu'il te faudra voir : on ne sait pas qui tu pourras bien rencontrer ! Qui sait : toi-même peut-être !
(Nietzsche, Le Voyageur et son Ombre)

Chapitre premier

I

DorpatDeprat se leva du banc et regarda sa femme. «  Une heure et demie... le moment d'aller là-bas... » Il eut un frisson. « Que je te plains ! dit-elle. Mais ce sera fini bientôt. Courage !... » Il ne répondit pas. Il contemplait le flot opaque et verdâtre de la Seine bruissant contre la berge du square Henri IV. Des bouchons passaient en file interminable, dansant sur le clapotis mouvant. Il se sentit pris d'un intérêt immense pour ces bouchons et rechercha mentalement leur provenance... Cela l'empêchait de penser.

Elle lui prit la main et la garda dans la sienne. Il se détourna et sourit, péniblement. Autour d'eux les oiseaux chantaient, les arbres revêtaient la parure tendre du printemps ; les mascarons enfumés du Pont Neuf prenaient une teinte dorée sous le jeune soleil. La perspective des ponts se perdait dans le léger voile des fumées. Mais ils ne voyaient rien. L'hiver était en eux.

— Cela doit être beau, dit-il. Je le devine et je ne puis le voir... Oh, fit-il avec un accent profond, crois-tu que jamais le monde redeviendra beau pour nous ? — Ceci aussi passera, dit-elle en le regardant.

Il fit un geste découragé. « Allons, il est l'heure... J'ai dit que je ne me rendrais pas. Je tiendrai parole... Mon Dieu, cria-t-il brusquement, que je suis las, las !... » Un promeneur tout proche le regarda. Il se sentit honteux. « À tout à l'heure, ma chérie. » Il se secoua, la regarda longuement et s'en alla. Il se retourna plusieurs fois et vit qu'elle l'accompagnait des yeux.

II

Ils étaient arrivés en France deux mois auparavant. Après dix ans d'absence, tout leur eût paru nouveau tant ils s'étaient adaptés à une autre existence. Mais les lourdes préoccupations qui les accablaient leur enlevaient toute faculté d'observation. DorpatDeprat courut au ministère. Là, il vit immédiatement que TardenoisH. Lantenois l'avait précédé, de toute son autorité nouvelle d'inspecteur général des Forges et Aciéries de l'État. On le reçut poliment. On lui prodigua les assurances que ses droits seraient protégés. Ce milieu des bureaux l'épouvanta. Il ne l'avait jamais pratiqué. Il s'y sentait perdu comme dans un effroyable désert hostile.

Il alla voir HeyrierL. Cayeux qui le reçut avec amitié. Un peu réconforté, il regardait cette figure honnête, sculptée à traits osseux et nets. « Celui-là verra peut-être clair », pensait-il.

Il écrivit au ministère pour demander qu'HeyrierL. Cayeux fît partie de la commission chargée de prononcer entre TardenoisH. Lantenois et lui. Il indiqua encore les noms de deux anciens maîtres qui l'avaient aimé et qu'il savait inaccessibles à toute menace. Puis il repartit pour la ville de province où il cherchait le repos apaisant.

Il laissa ainsi le champ libre à TardenoisH. Lantenois. L'autre, durant deux mois, se pendit à toutes les sonnettes, harcela les bureaux, mentit à l'un, étourdit l'autre, menaça, gémit, fut grandiloquent, entremêla ses : « n'est-ce pas, précisément, euh «  de clichés sur l'honneur de la Science, de la Maison, parla de MihielH. Mansuy avec des larmes dans la voix, prit avec certains un air abattu et soupira : « Ce DorpatDeprat !... Je l'aimais tant. Quel dommage ! La vie apporte de terribles désillusions. Le devoir est rude ! » BornierP. Termier allait partout, répétant : « Ce pauvre TardenoisH. Lantenois... Il est très frappé. Un coup rude pour lui. DorpatDeprat l'accuse de choses infâmes... »

DorpatDeprat se doutait de tout. Mais il était de ceux pour lesquels toute chose, y compris la mort, est préférable à l'intrigue et aux sollicitations. Il fût parti sans sourciller pour l'expédition la plus aventureuse ; il eût encouru n'importe quel péril d'une cœur léger, mais, dans l'antichambre d'un personnage quelconque, il avait envie de se sauver. Il en résulta qu'au bout de deux mois, il reçut avis qu'il eût à se présenter, à une date indiquée, au Conservatoire des Exploitations minérales, pour s'expliquer contradictoirement avec TardenoisH. Lantenois, devant un comité dont la composition le consterna. Seul le nom d'HeyrierL. Cayeux paraissait avoir été accordé pour lui donner un semblant de satisfaction. Les autres étaient triés sur le volet : ColleryerE. de Margerie, ami intime de BornierP. Termier et de TardenoisH. Lantenois, très vain, très pénétré de son importance, un tantinet sot. DorpatDeprat eut un geste de dérision en trouvant parmi les membres de ce jury d'honneur le professeur AntoineL. Bertrand, célèbre pour ses acrobaties dans les antichambres de ministres. « AntoineL. Bertrand ?... mais, demanda Marguerite, n'est-ce pas celui qui s'est introduit, presque de force, dans la famille d'un gros personnage ? — Oui, répondit DorpatDeprat, et la chose faite, le beau-père a été obligé de pousser le gendre... Ira loin ! Un de ceux qui ont pillé le pauvre ArgelèsA. Bresson... »

DorpatDeprat faisait allusion à un confrère de haute valeur, sans fortune et sans appuis, qui avait débrouillé la difficile structure d'une haute chaîne montagneuse du sud français. Alors une foule s'était abattue sur les travaux d'ArgelèsA. Bresson, tous gens en place et solides. Chacun avait pris sa part.

Maintenant, ArgelèsA. Bresson escamoté, dans l'impuissance de soulever la masse de parasites qui végétait sur lui, avait vu ses beaux résultats partagés, tandis que la conspiration du silence et de l'oubli, menée par VernolletH. Douvillé, BornierP. Termier, AntoineL. Bertrand et les autres, le jetait dans l'in pace. Et ArgelèsA. Bresson, qui eût dû occuper une des plus hautes chaires du pays, depuis des années brisé, découragé, neurasthénique, s'abandonnait tristement dans une misérable place de préparateur, où il était avéré qu'il terminerait une carrière gâchée.

— Poursuis, dit DorpatDeprat... — Oh, TierseauR. Chudeau ! dit Marguerite. Si je me souviens bien... tu te souviens, bien, c'est lui ! » Ce TierseauR. Chudeau avait débuté, après une thèse sans aucun intérêt comme maître de conférences dans une faculté de sciences, grâce à un piston sérieux. Là pendant deux ans, il avait fait une noce effrénée, ne s'occupant pas de son cours, amenant sa maîtresse, une fille de bas étage, dans son laboratoire de l'Université. Le recteur avait dû l'avertir plusieurs fois. Il avait fini par s'avilir au point de dépenser pour son usage personnel, étant endetté jusqu'au cou, les frais de laboratoire. Le scandale avait été énorme. Mais grâce à ses appuis, on s'était borné à l'envoyer dans un collège, hors de l'enseignement supérieur, au lieu de le mettre à la porte de l'université. L'âge l'avait calmé. Il s'était fait pardonner, avait réussi à se faire donner une mission au Gabon. Puis il s'était accroché au Professeur MüggeÉ. Haug, et il en était devenu le plat valet. Aussi remontait-il sur l'eau. MüggeÉ. Haug l'avait pris auprès de lui, et après un détour de vingt années, il pouvait compter sur une chaire magistrale dans l'enseignement supérieur. C'était une nature basse, avide, capable de tout. Ces choix seuls éclairèrent l'avenir pour DorpatDeprat. Le dernier sur la liste, HéraultJ. Bergeron, professeur dans un établissement scientifique, était notoirement un honnête homme, mais très âgé et lié à TardenoisH. Lantenois par une camaraderie ancienne.

DorpatDeprat avait regardé la signature du chef de service et avait lu le nom de MontmorencyBouteville, un « camarade » et intime de TardenoisH. Lantenois. « C'est ici comme là-bas, avait-il pensé, TardenoisH. Lantenois lui-même a constitué ce jury. »

Il s'était présenté au jour dit. Il avait attendu dans une salle de collections. TardenoisH. Lantenois était à l'autre bout, feignant d'examiner des échantillons dans les vitrines. Le professeur HéraultJ. Bergeron avait traversé la salle, s'était arrêté... DorpatDeprat avait entendu une voix cordiale. « Bonjour, TardenoisH. Lantenois. » Il s'était senti un peu plus de froid au cœur. Ce serait donc, partout et toujours, la même chose !

Dès la première séance, le président se montra partial, lança des pointes agressives à DorpatDeprat, donna respectueusement, avec abondance, du « Monsieur l'inspecteur général » à TardenoisH. Lantenois. Le débat ressemblait à un duel entre le président et DorpatDeprat.

— Vous comprenez, dit ColleryerE. de Margerie, l'attention de M. TardenoisH. Lantenois et de M. MihielH. Mansuy fut attirée par ce fait que des espèces européennes ne pouvaient se trouver mélangées à des espèces particulières aux provinces anciennes de l'Asie.

— Mais, répondit DorpatDeprat, certaines de ces espèces furent décrites, publiées, figurées, dénommées par M. MihielH. Mansuy comme des espèces asiatiques. Elles devinrent européennes pour les besoins de la cause. D'ailleurs, dans beaucoup d'étages géologiques d'Asie on trouve des espèces européennes. Vous en récusez certaines pour la raison enfantine qu'on ne les avait encore jamais observées, sans vous dire que l'on commence seulement l'étude de ces immenses régions. Votre raisonnement se compose d'une induction et d'une déduction réunies. Vous concluez comme Newton, lorsqu'il constata que le diamant et l'huile ont un grand pouvoir de réfraction, qu'ils sont tous deux combustibles et qu'il en tira comme conséquence erronée : tous les corps réfringents sont combustibles.

— Monsieur, dit le président pincé, nous ne sommes pas ici pour étudier les méthodes des sciences expérimentales.

— C'est vrai, dit DorpatDeprat... Il s'agit ici uniquement de constater une substitution d'échantillons préparée de longue date, et une fausse documentation...

TardenoisH. Lantenois, rouge et soufflant, se dressa :

— « Ceci, n'est-ce pas, précisément, est une exécrable accusation, exécrable !... »

— Puis-je parler sans être interrompu ? demanda DorpatDeprat.

— Parlez, parlez... Monsieur l'inspecteur général, je vous en prie.. Tout à l'heure, dit ColleryerE. de Margerie avec un sourire respectueusement amical qui indigna DorpatDeprat.

Il reprit en maîtrisant sa nervosité : « J'appellerai votre attention sur un point essentiel. Le n°1 des fossiles incriminés fut apporté en France par M. MihielH. Mansuy, il y a huit ans. Il fut déterminé par M. le professeur VernolletH. Douvillé et placé par lui dans les collections de son laboratoire. Huit ans plus tard, M. VernolletH. Douvillé, spécialiste, sur la dénonciation de M. TardenoisH. Lantenois, pas spécialiste du tout, affirme que cette forme, depuis tant d'années sous ses yeux, ne peut venir d'Asie. Il y a là un dilemme fâcheux... Ai-je besoin de le développer ? »

Il y eut un silence pénible. Le professeur VernolletH. Douvillé, de l'Institut, arrivé aux plus hauts degrés de la hiérarchie du « Corps », jouissait d'une influence prépondérante. Le président avait grand besoin de son appui pour un poste dont il escomptait la création. Il sentit qu'il fallait éliminer ce point gênant de la discussion. Il coupa la parole à DorpatDeprat, se jeta dans un chemin de traverse, parla d'abondance, emmêla tout. « On dirait des discours d'un boy annamite qui n'a pas la conscience nette », pensa DorpatDeprat. Autour, TierseauR. Chudeau et AntoineL. Bertrand firent chorus. Le vieil HéraultJ. Bergeron essayait honnêtement de s'y retrouver. Alors ColleryerE. de Margerie lui prodiguait les explications, et il hochait la tête, satisfait.

Aux séances suivantes, DorpatDeprat essaya de faire examiner des documents photographiques prouvant l'exactitude de ses descriptions. On les regarda à peine, en s'occupant d'autre chose. Ses paroles tombaient dans une brusque indifférence. Il revint à plusieurs reprises sur les envois clandestins, prouva que les échantillons avaient été substitués aux siens, que les travaux publiés de MihielH. Mansuy lui-même dénonçaient celui-ci. Chaque fois on lui coupait la parole et le président imposait aux débats une autre direction. Il avait la sensation qu'on lui liait les membres. HeyrierL. Cayeux seul essayait de se débrouiller dans le monstrueux fatras des données contradictoires. Mais le président s'agitait, TardenoisH. Lantenois secondé par lui, en faisait autant, et les démonstrations de DorpatDeprat se perdaient dans un chaos de paroles et de discussions, à dessein oiseuses, qui rappelaient la farce de Patelin.

Vers la troisième séance, il sentit qu'HeyrierL. Cayeux le lâchait. Il le vit froid et distant. « Messieurs, dit HeyrierL. Cayeux, d'un ton d'excuse, je vois que M. DorpatDeprat a versé aux débats une lettre que je lui écrivis jadis et dans laquelle, après une petite déception, je m'exprimais un peu vivement sur certains de nos confrères, notamment sur M. l'inspecteur général TardenoisH. Lantenois. Cette lettre n'a pas la portée que lui attribue M. DorpatDeprat... »

— Mais, mon cher confrère, dit le président, nous en sommes tous convaincus.

— Hélas, pensa DorpatDeprat, voilà celui que je crus un lutteur... un homme !... capable de prendre allègrement ses responsabilités. Il est candidat à l'Institut... et pour calmer certaines colères, il s'excuse ! » Cette reculade le navra. Il se dit qu'il aurait lui, revendiqué hautement son opinion, qu'il aurait voulu venir en aide à l'opprimé, envers et contre tous. Il avait le droit de se juger ainsi. Quelques années auparavant, un officier en service dans la haute Région, accusé du meurtre d'un indigène, lui avait demandé de le défendre devant un conseil de guerre réuni par ordre. DorpatDeprat savait que cette poursuite était odieuse. Il savait que l'officier était en état de légitime défense, que seules des passions politiques, la nécessité de plaire à certains clubs, avaient motivé le procès. Il savait qu'en haut lieu on voulait une condamnation. Et il n'avait pas hésité devant la demande de l'officier. À l'audience, il avait disséqué l'affaire de telle façon que le ministère public, devant son témoignage, avait dû abandonner l'accusation. L'acquittement avait été la conséquence forcée. Le colonel et les membres du conseil l'avaient remercié d'avoir facilité leur tâche. Mais il savait aussi que, très haut, on lui avait gardé rancune de son intervention et qu'il avait retrouvé cela, lors de ses propres ennuis. Et lui, à son tour dans le besoin, il était abandonné par l'homme auquel il avait attribué une force d'âme au-dessus de toute contestation.

Il avait reçu de l'amitié une autre déception violente, moins inattendue. Dans une des séances précédentes, TardenoisH. Lantenois avait affirmé, avec un geste théâtral : « Tous ses amis l'ont abandonné, M. MunteanuU. Margheriti lui-même !... » Énervé, il avait jeté la dernière parole de MunteanuU. Margheriti : « Je souhaite ardemment votre succès. » TardenoisH. Lantenois, qui connaissait l'âme craintive du pauvre garçon, avait réclamé qu'on fît, par câble, le contrôle auprès de MunteanuU. Margheriti. Saint Pierre avait une fois de plus renié son maître et son ami : il n'avait jamais prononcé cette phrase... Il mit ainsi une arme de plus aux mains des autres. « Pauvre MunteanuU. Margheriti !... » dit encore DorpatDeprat.

III

Il monta le grand escalier du Conservatoire des Exploitations minérales en remâchant ces choses pleines de fiel. Il s'arrêta devant la porte à double battant derrière laquelle il percevait un bruit de voix. Il entendit TardenoisH. Lantenois pérorer avec importance. On lui répondait respectueusement. « Et nous sommes là, à titre égal, lui et moi, pour être entendus contradictoirement ! Quelle atroce dérision ! » Il ne se décidait pas à entrer. Ah, l'odieux de cette défense dans le vide ! L'écœurement de mettre des preuves accablantes devant des gens qui s'enfoncent les poings dans les yeux et disent résolument. « Nous ne voyons rien, absolument rien. »

Il regardait le bouton de cuivre bien astiqué... Il allait le tourner. Et ensuite ? Cela recommencerait. Il parlerait devant un auditoire subitement distrait, on feindrait de se plonger dans l'examen de documents, quand il reprendrait les arguments accablants pour TardenoisH. Lantenois, quand il exposerait la substitution et les envois clandestins. Il songea qu'il valait mieux s'en aller, planter là ce jury dérisoire. Quelle chose effroyable que la vie ! Le conte d'idiot de Macbeth !... Il fit demi-tour et s'en alla... « Souviens-toi de la soirée sur le Grand Lac... », cria une voix impérieuse. « Je ne me rendrai jamais ! As-tu prononcé une parole de bravache ? Que diront ceux qui t'ont soutenu, qui ont lutté pour toi ? Que dira celle qui mène auprès de toi la bataille de la vie ? »

Il se retourna, revint rapidement, manœuvra le bouton et entra.

Chacun était à sa place. Le président l'accueillit par un mauvais regard. Ce petit homme, maladif, brouillon et vaniteux, qui, jadis à VancouverOttawa lui avait prodigué les marques d'amitié les plus exagérées, se montrait maintenant aussi désagréable que possible. Il en voulait à DorpatDeprat de lui avoir, dès le début, marqué une désapprobation méprisante pour ses flagorneries envers TardenoisH. Lantenois. Si le jeune savant s'était montré humble, souple... S'il n'avait pas cherché à étaler la conduite sournoise de gens dont ColleryerE. de Margerie avait besoin... S'il avait hasardé l'hypothèse d'un malentendu, d'une malheureuse confusion de collections dont il aurait accepté d'endosser la responsabilité, tout se serait arrangé. On lui avait plusieurs fois tendu la perche... Il avait feint de ne pas comprendre.

Au fond on aurait préféré à présent que l'affaire finît en queue de poisson. « Pas d'histoires », est le mot qui régit le monde scientifique et d'autres milieux. Mais DorpatDeprat se rebellait contre cette lâcheté et il attaquait. Il apportait la preuve de manœuvres infâmes. Il voulait qu'on les constatât. Il ne se rendait pas compte que s'il démontrait trop la culpabilité de TardenoisH. Lantenois, on l'écraserait. Ce monde, aveuli par les lâches complaisances, n'accepterait jamais la divulgation publique des machinations honteuses d'un fonctionnaire parvenu aux plus hautes charges. Il y a des situations dans lesquelles il est périlleux au plus haut degré d'avoir raison.

Encore une fois la discussion s'engagea. De nouveau on s'égara sur des à-côtés insignifiants, à perte de vue on ratiocina sur des futilités qui n'apportaient aucune lumière. DorpatDeprat reprit sans ambages la question des faux itinéraires de ses voyages déposés par TardenoisH. Lantenois, et dont la preuve était sous les yeux du jury. Il essaya de montrer ses documents photographiques. On lui répondit que cela prendrait trop de temps, qu'il n'avait qu'à les laisser... On les verrait ensuite... plus tard... après les séances... Il essaya de reprendre la démonstration, pivot de l'affaire, que les échantillons envoyés clandestinement n'étaient pas les siens... Le président lui coupa la parole, l'accusa de prendre un ton désagréable. Il se crispa sous l'injustice, mais continua avec résolution. TierseauR. Chudeau, l'ancien noceur, le prévaricateur d'autrefois, le censurait avec importance. La colère prit DorpatDeprat. Il se mit à charger à fond, voulut faire un résumé bref et clair. Alors tout le monde, sauf HeyrierL. Cayeux, se mit à parler à la fois...

Quand le silence fut rétabli, le président prit un air pénétré. « Messieurs, dit-il, notre confrère M. HeyrierL. Cayeux va nous faire une grave communication, nécessaire, puisque M. DorpatDeprat n'admet pas la possibilité d'un malentendu, de quelque mélange accidentel de collections... de son fait. » Il attendit. AntoineL. Bertrand regardait DorpatDeprat d'un air rusé. TierseauR. Chudeau mâchonnait sa barbe en fixant sur lui son regard à la fois brutal et cauteleux.

— Des mélanges malheureux se sont parfois produits, reprit le président. Il y en a des exemples connus... » De nouveau DorpatDeprat sentit l'invite. Il regarda le président : « Je ne reconnais pas ces échantillons pour les miens. Les roches qui les contiennent ne répondent ni à mes descriptions ni à celles de M. MihielH. Mansuy. Partout ailleurs qu'ici cela convaincrait MM. TardenoisH. Lantenois et MihielH. Mansuy de substitution volontaire, prouvée outre mesure par les envois clandestins et les lettres destinées à détourner mes soupçons... »

Il se sentait tremblant de colère et de fatigue. « Quel rocher de Sisyphe ! » pensait-il.

— Vous avez entendu, Messieurs, dit 1e président. Alors M. DorpatDeprat devra nous donner quelques explications après une communication de M. HeyrierL. Cayeux, au sujet du fossile recueilli aux rochers dits, je crois, de Dong-léNui-Nga-Ma. Celui-là, vous le reconnaissez, n'est-ce pas ?

— Sans discussion, dit DorpatDeprat.

— M. HeyrierL. Cayeux a la parole.

Surpris, DorpatDeprat regarda HeyrierL. Cayeux. Il le vit manifestement ému. En reportant ses yeux sur les autres, il trouva ColleryerE. de Margerie pincé, affectant une expression lointaine. Un sourire méchant errait sur les lèvres d'AntoineL. Bertrand. — DorpatDeprat se rappela dans cet instant qu'AntoineL. Bertrand, plusieurs années auparavant, lui avait fait, dans une lettre complimenteuse, des ouvertures déguisées pour recevoir des documents à étudier et à publier. DorpatDeprat avait fait la sourde oreille. — TierseauR. Chudeau le contemplait brutalement, satisfait, lui jadis brisé pour inconduite crapuleuse, incapacité et vol, de sentir en son pouvoir l'honneur d'un esprit droit qu'il haïssait pour cette seule qualité... Mais HeyrierL. Cayeux parlait. Il lisait un papier, et les mots ahurissaient DorpatDeprat : le fossile, qu'il se voyait encore ramassant à Dong-léNui-Nga-Ma, était indubitablement de provenance européenne... l'examen de la gangue, l'étude microscopique le prouvaient sans conteste. HeyrierL. Cayeux n'ajoutait aucun commentaire. Sa voix était enrouée. Il se tut.

Personne ne parlait. Le président, AntoineL. Bertrand et TierseauR. Chudeau guettaient DorpatDeprat. HéraultJ. Bergeron somnolait. HeyrierL. Cayeux feuilletait des papiers et DorpatDeprat crut voir qu'il avait les yeux humides. « Serait-il affligé parce qu'il me croit coupable ? » Cela lui fit pardonner la faiblesse montrée par HeyrierL. Cayeux quand il avait désavoué sa lettre de jadis.

Mais le fait lui-même s'imposait. Il se demanda s'il n'était pas fou. Il se replaça à Ha-tinhBen-thui avant la course à Dong-léNui-Nga-Ma ; les moindres circonstances réapparurent avec la rapidité de la pensée. Il revit le personnage qui lui avait dit, comme un fait insignifiant : « M. TardenoisH. Lantenois est venu ici, il y a quelques jours... »

Et subitement la phrase quelconque éclaira tout. Il regarda TardenoisH. Lantenois et le vit, malgré son audace, en proie à un étrange embarras. Tartufe mordait ses lèvres et jetait vers le parquet son regard en coulisse...

Comment avait-il été assez fou pour ne pas se méfier ? Il se souvint comment, lui joueur d'échecs, disait à certains partenaires plus faibles : « Sur quelle case voulez-vous que je fasse le mat ? » TardenoisH. Lantenois et MihielH. Mansuy le faisaient mat sur la case choisie par eux, mat définitif et sans appel.

Il voit par la pensée TardenoisH. Lantenois aux rochers de Dong-léNui-Nga-Ma. Il a en main la brochure dans laquelle DorpatDeprat a décrit, avec une précision topographique rigoureuse, l'endroit où autrefois il a recueilli son premier échantillon, celui qui fut remplacé frauduleusement... Voici le petit pagodon, l'espace nu sur lequel errent les débris de roche, assez peu nombreux. Le moindre échantillon de caractère un peu spécial attirera l'œil exercé. TardenoisH. Lantenois regarde autour de lui... un peu mal à l'aise. Il déploie un papier, en tire l'échantillon, le pose à terre, en vue, près du pagodon... à la place où DorpatDeprat avait indiqué sa trouvaille. Et, bien que son geste échappe à toute justice humaine, il part en hâte... Quatre jours plus tard, DorpatDeprat recueille le morceau de roche...

Il sentit quelque chose d'indicible l'envahir... L'horreur d'un de ces malheureux en proie aux inventions diaboliques de l'Inquisition. Il ouvrit la bouche pour donner l'explication... Il se tut. Les figures qu'il avait devant lui, sauf celles d'HeyrierL. Cayeux et de HéraultJ. Bergeron, avaient une expression fermée, très particulière. Il comprit qu'ils savaient... Ils avaient deviné. Parler, à quoi bon ?

Alors, en ce moment décisif, une résolution implacable s'installa en lui. Il accepterait tout. Temporiser... il le fallait... Les années passeraient peut-être en apportant, l'une après l'autre, leur somme de souffrances... jusqu'au jour où il serait fort et leur crierait : « Me voici, me reconnaissez-vous ? » Jusqu'à ce jour... si la vie lui accordait d'y parvenir. Qu'importe... Il se répéta le mot : « Ne jamais se rendre, quelle que soit la dureté de la vie. » Et il regarda ColleryerE. de Margerie avec ironie.

— Quelle explication nous donnerez-vous ? demanda le président.

— Aucune... — Il ajouta à mi-voix : « Le dégoût de la malpropreté peut être si grand qu'il nous empêche de nous purifier... de nous... justifier.

— Que dites-vous ? demanda ColleryerE. de Margerie en rougissant de colère.

— Je cite un philosophe moderne. » Une bravade passa dans ses yeux.

La fin de la séance fut consacrée aux coups de pied des ânes. Le président lut des lettres ignobles de bassesse émanant de DiezZeil, de GuéraldeJ.-L. Giraud, de MüggeÉ. Haug et de ValbertM. Boule. Les deux derniers se vengeaient, après des années d'attente, des sévères propos tenus jadis sans prudence.

TardenoisH. Lantenois, chose curieuse, eut le triomphe modeste, et n'insista pas à propos de l'échantillon européen recueilli par DorpatDeprat... Il semblait maintenant pressé que tout fût terminé. Puis ColleryerE. de Margerie, avec des airs importants, prévint DorpatDeprat qu'il pourrait relire le procès-verbal des séances, dans quelques jours. Il répondit qu'il était très fatigué, qu'il repartirait le lendemain pour la province. Il était en effet brisé de nouveau, physiquement et moralement. La tension nerveuse qui l'avait soutenu au cours de ces discussions épuisantes, de ces luttes pour saisir des juges qui se dérobaient, se relâchait subitement. Il avait l'idée fixe du repos, de l'oubli. Et puis, à quoi bon, ici encore ? Il savait d'avance ce que serait le procès-verbal. Il se souvenait de celui de BerthalleL.A. Habert. Et une histoire douloureuse lui revint à la mémoire, celle de Boucher de Perthes, de la découverte de l'homme fossile, de la levée de boucliers contre le savant. On l'avait traité d'imposteur. On l'avait condamné sans le lire. Il avait fallu que Falconer, Lyell, Prestwich... des étrangers !... le réhabilitassent. Il se souvenait comment Élie de Beaumont, un des plus grands noms de la science à cette époque, s'acharna contre lui, avec une odieuse fureur, au mépris de toute évidence. Et pendant vingt ans, Boucher de Perthes avait lutté, accumulant les preuves qu'on refusait de regarder. Et même après sa victoire, quelles lâchetés, commises dès sa mort ! Les héritiers de sa fortune faisant détruire ses ouvrages, pour plaire aux influences qui n'avaient pas cessé d'être hostiles aux découvertes de l'illustre inventeur de l'homme fossile... Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des scientistes !

IV

Il descendit le boulevard Sébastopol plein de monde. Il regardait cette foule, composée d'innombrables personnalités closes dans leurs enveloppes hermétiques. « Chacun de ces êtres porte peut-être le secret d'une souffrance, songeait-il, mais y en a-t-il beaucoup qui soient comparables à la mienne. » Il ne le croyait pas. Par moments, des bouffées de colère chassaient le désespoir. Il composait de petits romans de vengeance qui lui faisaient pitié quand la raison revenait. « Cela va bien dans Monte-Cristo, pensait-il en se moquant de lui-même. Imbécile !... le vice puni et la vertu récompensée ? Il est singulier que nous nous acharnions à exiger la réalisation de cette absurde donnée... une berquinade. » Mais, la minute d'après, il suivait de nouveau avec complaisance une nouvelle combinaison généreuse du sort, qui lui livrait TardenoisH. Lantenois et MihielH. Mansuy pieds et poings liés, et des vagues de haine brûlante passaient en lui, enfiévrant son visage...

Il atteignit le square de la tour Saint-Jacques, lieu du rendez-vous fixé avec Marguerite. Il était si troublé qu'il ne la vit pas. Elle l'aperçut hagard, hors de lui. « Que lui ont-ils fait encore ? » se dit-elle. Mais il la sentit près de lui. Il leva les yeux et l'expression du visage aimé le calma. Pouvait-il désespérer auprès d'elle ? « Viens, dit-il ; pas ici... » Ils descendirent sur la berge du quai de Gesvres et il lui conta tout, « J'ai horreur du monde, conclut-il avec violence. Et, ce qui me montre à quel point je suis fini, brisé, usé... j'ai horreur des recherches scientifiques qui ont rempli ma vie... Mon Dieu, dire que tout le mal que je me suis donné cause mes tourments ! Paresseux, indifférent... J'aurais fait une belle carrière ! Je n'aurais pas excité l'envie ! »

Elle l'écoutait avec consternation. N'avait-il pas raison, cette fois, n'était-il pas perdu sans remède ? Et elle avec lui ! Mais quand elle avait accepté son amour et lui avait donné le sien ; elle savait qu'elle partagerait avec lui la mauvaise comme la bonne fortune, sans arrière-pensée, seulement, elle songea aux enfants, et son cœur se serra.

Ici encore, elle se dit qu'il fallait ne pas lui ôter ses dernières forces. « Et ceci aussi passera » redit-elle avec tendresse. Elle lui étreignit fortement la main et se tourna vers lui en se forçant à sourire, de ce sourire qu'il aimait tant. Il la regarda avec hésitation et lui sourit à son tour.

— Viens, dit-elle, allons dîner. Ne te laisse pas aller...

Il la prit par le bras et se serra contre elle. « Nous ressemblons à deux jeunes mariés », dit-elle en souriant. « Te souviens-tu d'autrefois ? »

Et tout à coup, en le sentant ainsi désemparé, cette évocation des temps heureux lui causa une telle douleur qu'elle sentit ses yeux pleins de larmes. Et le mot féroce de l'homme « merveilleusement bon » la hanta : « Je voudrais vous voir dans la misère avec toute votre famille... »

Ils arrivèrent, boulevard Saint-Michel, au restaurant où ils avaient pris l'habitude de dîner. Il faisait doux. Le crépuscule commençait : « Dînons dehors, veux-tu ? demanda-t-elle. Cela te distraira. »

Ils s'installèrent à une table qu'occupaient déjà deux personnes, une femme en deuil et un prêtre, l'un en face de l'autre. Marguerite remarqua l'air douloureux de la femme. DorpatDeprat ne voyait rien. Il vivait d'une vie intérieure, sombre et farouche, pleine de pensées de vengeance. Par instants, Marguerite lui souriait. Il ne la voyait pas ; elle insistait, tendait la main vers lui. Alors il semblait sortir d'un rêve et lui rendait son sourire, une ébauche de sourire, plus amer qu'une plainte.

Leurs voisins se taisaient. La femme ne mangeait pas. Elle avait touché du bout des dents au plat qu'on lui avait apporté. Elle paraissait perdue, elle aussi, dans une contemplation pénible. Marguerite eut l'impression qu'elle suivait une route d'angoisses, de souffrances inguérissables, qu'une vision intérieure déroulait devant elle. Tout à coup, la femme crispa ses mains. Elle se pencha vers le prêtre. « Jamais rien ne pourra me consoler, rien, vous entendez, dit-elle. » Le prêtre s'inclina vers elle et une voix grave murmura quelques mots que Marguerite n'entendit pas, mais elle vit des larmes couler sur les joues pâles. « Il y a donc bien d'autres souffrances que la nôtre, songea-t-elle. Dans ce petit espace où nous sommes si peu nombreux, il semble que chacun porte sa croix. » Elle eût voulu pleurer, elle aussi. Mais il ne fallait pas qu'il vît des larmes...

V

Ils s'en retournèrent dans la petite ville de provinceNevers où vivait la famille de sa femme. Lui, il était seul. Le père, qui jadis avait fait de lui un bon humaniste et avait ouvert à son esprit le monde des idées, était mort — toujours vivant pour lui.

Il attendit. Mais son organisme endurant, retrempé dans l'air frais des pays tempérés, surmontait les fatigues accumulées. Et, avec sa vigueur corporelle croissante, la faiblesse morale disparaissait. Il reprit goût aux longues courses à pied, durant lesquelles chantaient les thèmes musicaux qu'il développait au retour. Rien ne venait de Paris. L'été entier passa. Sous les saulaies du Val de Loire, en promenade avec Marguerite et les enfants, le souvenir des heures passées se faisait peu à peu moins cruel.

Il se sentit en veine d'écrire et augmenta son bagage de quelques nouvelles. Tout cela s'en alla rejoindre les diverses productions qui sans doute ne verraient jamais le jour.

Un matin de novembre, il reçut du ministère une lettre recommandée. Une commission d'enquête était constituée contre lui, mais il vit qu'il avait le droit d'être assisté par un avocat. « Tiens, se dit-il, ce n'est pas comme là-bas, nous allons rire. »

Il partit pour Paris, causa longuement avec l'avocatChabrol choisi, lui laissa le dossier et retourna le voir quelques jours après.

— J'ai étudié votre dossier, dit Me LarroyChabrol. Avant tout, ceci : je vous promets formellement votre mise hors de cause, ce qui équivaut à l'effondrement de vos adversaires. Je suis allé au ministère... Ils sont gênés. On n'a constitué le conseil d'enquête contre vous qu'avec répugnance, et la main forcée. Ma partie, c'est-à-dire la vôtre, est belle. Même avec le seul point en apparence contre vous... je parle de l'échantillon recueilli par vous, reconnu par vous comme tel, et qui est indubitablement originaire d'Europe, prétend-on. Qu'avez-vous pensé, de cela ?

— Rien, dit DorpatDeprat.

— Impossible, dit Me LarroyChabrol. » Il pencha vers DorpatDeprat sa figure intelligente et répéta : « Impossible. La contradiction avec les autres circonstances, qui sont accablantes pour vos ennemis, est tellement énorme... Soyez sans réticence avec moi... »

— Auparavant, dit DorpatDeprat, dites-moi vous-même, Maître, ce que vous suggère cette contradiction...

— Bien, dit l'avocatChabrol, vous voulez contrôler votre hypothèse par la mienne... hypothèse est un mot inexact dans mon cas, car j'ai une certitude... Donc, mon attention a été attirée vivement sur ce point. J'ai retourné la question. » Il regarda DorpatDeprat attentivement : « On vous a fait trouver cet échantillon... »

— Ah, dit DorpatDeprat, le contrôle est fait !

— Il y a recoupement, n'est-ce pas, comme disent les topographes, fit Me LarroyChabrol. Fait acquis... Dites-moi ? Avez-vous eu connaissance qu'une personne de l'entourage de TardenoisH. Lantenois soit allée à Ha-tinhBen-thui, aux rochers de Dong-léNui-Nga-Ma, avant vous ?

— Quatre jours avant que je m'y rendisse, sur son ordre — DorpatDeprat répéta : sur son ordre — il y est allé lui-même...

— Vous en êtes sûr, sûr ?...

— Formellement. Je l'ai su par un conducteur des Ponts qui lui avait parlé et me l'a dit par hasard. D'ailleurs on l'a vu à l'hôtel et à la gare.

— Éh bien, nous le tenons ficelé votre TardenoisH. Lantenois, dit l'avocatChabrol. Avec les envois clandestins et le reste du paquet, il va passer un mauvais quart d'heure. Donc allez-vous-en l'âme en paix ; pêchez à la ligne si vous aimez ce sport. Je vais m'occuper de tout. Cela m'intéresse. Je verrai le rapporteur moi-même. Envoyez-moi seulement au plus tôt un mémoire afin que je ne néglige aucun fait. Et venez les mains dans les poches à la commission d'enquête... C'est une vilaine affaire, savez-vous !... Nous vivons à une laide époque... Quoique, à vrai dire, mes confrères du temps jadis en ont vu de belles... quand ils ont pu voir... Mon Dieu, comme aujourd'hui... Ne nous frappons pas.

VI

DorpatDeprat revint réconforté dans la petite cité provinciale du Centre. Son entourage, la famille de sa femme ne connaissaient guère ses ennuis. On savait seulement qu'il avait eu des « désagréments avec l'administration ». Mais les malveillants tâchaient déjà de bâtir quelque chose avec les bribes obtenues de dixième main, d'après des coloniaux qui « avaient entendu parler de lui ». Il y a beaucoup de gens tout prêts à donner raison à Mérimée quand il dit : « Sachez enfin qu'il n'y a rien de plus commun que de faire le mal pour le plaisir de le faire. » Un certain nombre de dames oisives, chauffe-pieds de province, s'occupaient activement à renseigner leurs amies, avec une documentation très rare et sans rapport avec la réalité.

Dès le début, DorpatDeprat et sa femme auraient pu « couper les ailes aux canards ». Ils n'avaient qu'à raconter leur aventure en criant à la persécution. La bienveillance des dames inoccupées — et de quelques hommes — est acquise à qui leur permet d'avoir l'air renseignés et importants. Se créer un parti était facile. Se taire était mauvais : quand les gens ne savent point, ils inventent. Mais DorpatDeprat et sa femme portaient en eux ce pudendum, cette horreur d'exciter la pitié, qui est la marque des âmes nobles. Qu'on tirât sur eux ce qu'un écrivain appelle « la grenaille de menue méchanceté » excitait surtout leur mépris. Et, suivant une forte image du même écrivain, il est vrai que certaines pertes communiquent à l'âme une sublimité qui la fait s'abstenir de toute plainte, et marcher en silence, comme de hauts cyprès noirs.

Il attendit la convocation. Cela dura un mois. Chaque jour il se disait : « Pour le courrier de demain. » Soudain un pli du ministère, signé d'un chef de bureau quelconque « pour le ministreH. Simon et par autorisation », suivant la formule...  : « Monsieur, j'ai l'honneur de vous apprendre que le conseil d'enquête est annulé. Vous considérerez par suite toutes mes indications antérieures comme nulles et non avenues. Je vais faire le nécessaire pour vous remettre à la disposition de votre département. »

Il eut un éblouissement. Marguerite lisait à côté de lui. Elle lui saisit la main. « Ce n'est pas possible, pas possible... Ce cauchemar... fini ! Ah ! la vie qui reprend !... »

Elle vit qu'il était rêveur. « Trop de joie, n'est-ce pas ? Tu ne peux concevoir avec précision ce qui t'arrive ? »

— Oui, sur le coup, un bonheur prodigieux... Un cancer enlevé. Mais... Relis les lettres de Me LarroyChabrol : affaire détestable pour eux... Et voilà pourquoi on l'arrête... je ne puis admettre qu'une équivoque puisse subsister... — Tu as raison, dit-elle, que vas-tu faire ? — Demander pourquoi l'affaire n'est pas poursuivie. »

Il écrivit séance tenante. On lui fit la réponse effarante « pour et par autorisation, que « l'amnistie suspendait toutes les sanctions ». Il bondit. « Un conseil d'enquête n'est pas une sanction, répondit-il. Je demande formellement que la procédure engagée suive son cours. » Il joignit une requête au ministreH. Simon, directe et pressante.

Il reçut le lendemain même cette note laconique et péremptoire. « Il m'est impossible d'accorder satisfaction à votre demande. Le conseil d'enquête est, et demeure rapporté. » Il ne lut pas cette fois le nom d'un chef de bureau « pour et par autorisation ». Le ministreH. Simon lui-même avait signé... Cela tombait comme un rideau de fer.

Il s'adressa à Me LarroyChabrol. « J'ai vu le ministreH. Simon lui-même, répondit l'avocatChabrol. J'ai réclamé la continuation de l'affaire. Tout est inutile. Nous ne pouvons pas les contraindre à vous poursuivre. En réalité, l'enquête a montré le scandale en germe, les éclaboussures qui rejailliraient sur certaines personnalités et certaines coteries. Il y avait trop de gens en cause. On évite, à TardenoisH. Lantenois et à ses amis, les conséquences de la bêtise qu'ils ont faite en provoquant ce conseil d'enquête. Nous perdons une facile victoire et vous une belle vengeance. Mais après tout, peut-être cela vaut-il mieux. Les scandales ne sont point désirables, et il y en a déjà trop. Ayez de la grandeur d'âme. »

— Il en parle à son aise, dit-il. C'est bien, j'aurai mon heure ! » Il se jura qu'il saurait attendre, chose si difficile, que les plus grands poètes, suivant la remarque d'un philosophe célèbre, n'ont pas dédaigné de prendre pour sujet de leurs pièces le fait de ne pas savoir attendre. Othello cause son malheur, Ajax se tue, Orosmane frappe celle qu'il aime, Anna Karénire se précipite sous les roues d'un wagon, parce qu'ils ne savent pas attendre. Et il est vrai que le tragique, dans la vie des grands hommes, apparaît fréquemment non pas dans leur conflit avec leur temps et la coquinerie de leurs contemporains, mais dans leur incapacité de remettre leur œuvre à une époque plus favorable. Mais, depuis le retour sur le Grand Lac, depuis cet instant culminant où il avait presque abandonné la vie, il savait que rien, sauf le malheur ou la perte des siens, ne saurait le briser.

— C'est bien, dit-il. Nous allons repartir. L'arrêt de rétrogradation et le retrait de ma délégation de chef de service seront cassés. Ensuite, je prouverai devant des témoins étrangers l'exactitude de mes recherches. Je n'aurais fait qu'un mauvais rêve et perdu deux ou trois années de ma vie. Perdues ?... Pas si perdues que cela ! J'ai acquis une science qui me manquait : celle du cœur humain.

— Cruelle science, dit-elle. Source de tristesses !

— Oui... la noblesse de pensée consiste pour une grande part en bon cœur et en défaut de méfiance. C'est se diminuer moralement que d'en retrancher quelque chose. Et cependant, il le faut... » Il regarda dans le vide. « Méfiance ? dit-il lentement... Confiance ?... Et la trahison ! Les amis... les MihielH. Mansuy ! »

Elle vit que la blessure saignait toujours. « Ne regrette pas d'avoir été dupe, dit-elle... J'ai lu ceci l'autre jour : « L'homme se comporte noblement quand il s'est accoutumé à ne rien vouloir de ses semblables et à leur donner toujours. »

Il sourit. « Merci, dit-il... Mais je crains de ne plus me comporter noblement à l'avenir... »

— Change-t-on sa nature ? répondit-elle.

Il sourit encore et n'ajouta rien.

Le même jour il écrivit au ministère : « Je prends acte du refus que l'on m'oppose de poursuivre la procédure engagée contre moi. Je compte, dès mon retour à la colonie, demander à des confrères « étrangers », de venir vérifier mes travaux, et je fais toutes réserves sur les mesures que je prendrai ensuite. »

Il adressa en même temps une demande de congé régulier auquel il avait droit.

Vers décembre, leurs amis RolandLorans arrivèrent en France pour passer un congé d'une dizaine de mois. Ils séjournèrent dans cette même cité du Centre où vivaient les DorpatDeprat, et d'où les RolandLorans étaient originaires. Ils se rencontraient presque journellement. DorpatDeprat mit le directeur au courant des événements récents. « Tout va très bien, dit RolandE. Lorans. Vous aurez vivement fait, là-bas, de remettre les choses au point. D'autant plus que les gens ne vont guère au fond des choses et que votre retour signifiera, pour les autres, partie perdue. »

LamyLaval, en congé lui aussi, vint les trouver avec sa femme. Il avait pu revenir à temps pour passer quelques mois au front avant l'armistice. DorpatDeprat revit avec joie ce camarade des jeunes années, bon cœur, généreux, mais léger, trop facilement la proie du dernier qui avait parlé. LamyLaval eut une parole malheureuse : « Tu devrais, dit-il, abandonner tes récoltes de bêtes dans les pierres. C'est de la blague... Entre dans l'industrie. Tu y gagneras beaucoup d'argent. Crois-moi, ça vaudra mieux que de retourner diminué là-bas, ce qui te fera du tort aux yeux de ta femme. Elle n'aura peut-être pas la situation qu'elle espérait auparavant, et elle te le fera sentir. Tandis que dans l'industrie, tu pourrais lui donner cet éclat auquel elles tiennent toutes. »

— Quoi ! dit DorpatDeprat, penser qu'elle ne tient à moi que pour des raisons de vanité !... Comme elle est loin de ces petitesses !...

— Mais, mon pauvre vieux, dit LamyLaval, vois donc les choses avec des yeux pratiques, et non avec tes lunettes de poète... »

DorpatDeprat resta troublé par ces paroles. Il n'admettait nullement cette opinion ; mais, qui a souffert est ombrageux. Il se garda pourtant de conter cette conversation à Marguerite. « Ce serait lui faire injure », pensa-t-il. Elle ne la connut que longtemps après.

LamyLaval lui offrit chaudement ses services pour régler ses affaires en Indochine au cas où il se rangerait au parti qu'il lui conseillait. Peu après, il s'embarqua pour la colonie.

Et un beau jour, LebretDeprat ** apparut.

VII

Le printemps tout entier s'écoula sans que DorpatDeprat reçût, en dehors de ses mandats de solde, la moindre instruction des bureaux, ni une réponse à sa demande de congé. Il projeta, d'accord avec sa femme, une installation en montagne pour les mois d'été. Trois jours avant leur départ, ils reçurent un avis d'avoir à embarquer « le sept juin courant à destination d'Indochine ». Il alla trouver RolandE. Lorans. « Diable, dit celui-ci, embarquer le sept juin quand on est au seize juillet. Pas facile... » Ils rirent de la sottise des bureaux, et DorpatDeprat écrivit au service émetteur que l'embarquement comportait d'essentielles difficultés. Le surlendemain il reçut une réponse télégraphique : « Embarquez à Marseille vingt au matin sur paquebot à destination Saïgon. » DorpatDeprat calcula qu'ils arriveraient, en partant une demi-heure après, et en supposant qu'il y eût un train, deux heures après l'appareillage. « Qu'est-ce qu'ils ont ? On dirait qu'ils le font exprès, dit-il à RolandE. Lorans. — Un bafouillage des bureaux, dit celui-ci. Mais vous savez qu'on doit vous prévenir dix jours au moins avant le départ. Pour mettre un terme à ces absurdités, redemandez nettement votre congé régulier. »

Il n'y eut aucune réponse. Ils firent le séjour projeté et revinrent en octobre, attendant toujours un ordre d'embarquement exécutable. Novembre, décembre passèrent. Les RolandLorans étaient allés dans le midi, pour l'hiver.

Un matin, Marguerite accourut. « Voilà pourquoi ils se taisaient... Oh Jacques, qu'allons-nous devenir ?

Il lut la copie d'un arrêté. On avait réorganisé l'Institut scientifique, débaptisé les emplois et supprimé le sien...

L'ignominie du procédé l'écœura. « Oh, dit-il, comme ils avaient peur de mon retour ! Et vois comme cela est bassement exécuté. Nous sommes en décembre... les arrêtés sont vieux de deux mois. Il fallait agir par surprise, me mettre devant le fait accompli... Les misérables ! Chaque fois que je me relève, un nouveau coup m'atteint... Le blessé qu'on frappe chaque fois qu'il montre un reste de vie ! »

Il demeura tout le jour dans une irrésolution pénible. « Ne pas se rendre ! dit-il amèrement à Marguerite... Un mot, quoi de plus ! Une duperie ! Faudrait-il au moins que l'adversaire ne s'évanouît pas devant nous. Et que puis-je faire à présent ? Je suis à la moitié de la vie ; mon esprit est plié à une forme spéciale de raisonnement et de recherche. À quoi serai-je bon en dehors de cette spécialisation. Et les gredins le savent ! »

Il eut un accès de fureur. Les trahisons, les regrets, tout sortit en bouffées violentes. Marguerite songeait à l'avenir. Elle savait qu'il portait en lui, au point de vue pratique, les défauts de ses qualités. Dans le domaine de l'intelligence, rien n'est plus faux que le précepte : « Qui peut le plus, peut le moins ». Là où l'individu le plus médiocrement doué réussira — en quelque occupation n'exigeant nul génie, mais seulement l'âpreté au gain, le bagout près d'une clientèle, une adaptation mécanique aux mêmes opérations journalières — le mécanisme sans imprévu d'opérations éternellement répétées, la basse idée fixe d'accumuler les bénéfices, dans un but d'égoïsme personnel, lasseront l'esprit organisé pour les larges conceptions et les vues à longue portée. On conçoit qu'un grand lettré, ou un savant éminent puisse être un capitaine de grande industrie, un meneur de vaste entreprise commerciale, capable de faire vivre des multitudes d'hommes, car il possède les facultés nécessaires et surtout l'imagination créatrice. Mais on ne voit point le grand lettré, ou le savant éminent, s'adaptant à la vie du petit boutiquier ou du petit courtier d'affaires. Celui qui a vécu de longues années sur l'océan, les yeux emplis de l'immensité auguste des horizons, ne peut s'accoutumer à la mare que circonscrit le bas-fond.

Mais, après cette journée d'alternatives désespérantes, passée à contempler dans l'avenir une existence de médiocrité pour les siens, et pour lui des jours — jusqu'à la mort — faits de ressouvenirs si beaux dans un présent mesquin ; quand il eut ressassé la pensée qu'il devrait contenir à jamais ces forces qui bouillonnaient en lui, abandonner son unique ambition : la création d'une œuvre belle et durable — renoncer à laisser, suivant la forte expression de Longfellow : l'empreinte de ses pas sur le sable du temps — la réflexion reprit ses droits, et avec elle, la volonté d'espérer.

— Marguerite, dit-il avec une fermeté qui étonna sa femme, il faudrait rechercher si ces arrêtés sont légaux... »

Le lendemain, il reçut une longue lettre de leurs amis RolandLorans. Elle respirait l'indignation. « Mais, disait son ami, point de découragement. Ces arrêtés, dont je lis le texte dans le journal officiel de la colonie, sont illégaux. D'abord, un fonctionnaire doit être avisé d'un licenciement — le texte du décret est explicite — dans la colonie même, et dans un délai suffisant pour qu'il puisse régler toutes ses affaires personnelles... Or vous êtes avisé de cette mesure plus de deux mois après la promulgation de l'arrêté. Ensuite, une suppression d'emploi n'est légale que si elle ne vise pas l'agent atteint. Or il est apparent qu'on a uniquement voulu vous viser. »

Son avocatChabrol au Conseil d'État confirma les données de RolandE. Lorans. « Le texte du décret sur les soldes, lui écrivait-il, admet que la suppression d'emploi est une mesure sincère, et non réalisée dans le but de se débarrasser d'une personnalité. Si on conserve sous un autre nom, ou si l'on crée de nouveau quelque temps après ce même emploi — et ceci vous concerne nettement — nous sommes en présence d'un acte entaché de détournement de pouvoirs, donc illégal, et tombant comme tel sous la censure du Conseil d'État ou d'un conseil de contentieux, suivant que vous optez pour la réintégration ou pour des dommages-intérêts. Bien qu'il ne m'appartienne pas de vous donner un conseil, il me semble que la demande en dommages-intérêts vous conduirait à un résultat plus sûr. Je suis plus sceptique encore que vous sur l'esprit d'équité de l'administration... Quelle situation en effet, sera la vôtre, si vous forcez la porte et réintégrez votre poste ? N'y a-t-il pas à craindre que l'administration n'en conçoive une telle rancune qu'elle vous rende la vie impossible ? Il est malheureusement probable qu'on vous évincerait de nouveau, et cette fois dans toutes les formes voulues, sans illégalités... »

— Il a raison, dit DorpatDeprat... Mais, l'argent compenserait-il la perte de mes espérances ?... Es-tu donc toujours si amoureux de ta chère science ? demanda Marguerite. Tu as bien souffert par elle, cependant... » Il resta silencieux, détournant la tête. Elle vint à lui et l'entoura de ses bras. Alors il leva vers elle des yeux pleins de larmes. « Je la hais, dit-il... Et c'est une odieuse souffrance de haïr ce que l'on a tant aimé ! »

Rien ne devait lui être épargné. Deux jours après il fut avisé que le conseil d'une société scientifique, présidé par ColleryerE. de Margerie et dans laquelle BornierP. Termier, MüggeÉ. Haug, AntoineL. Bertrand, ValbertM. Boule et TierseauR. Chudeau régnaient en maîtres, l'avait rayé de sa liste. « Bah, dit-il, ceci n'est qu'un autre coup de pied d'âne. »

LebretDeprat ** vint les trouver vers cette époque. « Tu as commis une grosse erreur, dit-il, quand tu as prévenu que tu reprendrais l'affaire pour ton compte avec des témoins étrangers. Ils ne pouvaient plus te laisser repartir... Pourquoi diable aussi abattre toujours ton jeu ? TardenoisH. Lantenois a joué des pieds et des mains...

— Je n'aime pas à agir en sourdine, dit DorpatDeprat.

— Mon vieux, les Japonais possèdent une vertu — les Anglais aussi — qui est la dissimulation. Oui, une vertu !... Ne pas confondre avec mensonge ou hypocrisie. C'est l'empire sur soi-même, la force d'âme qui permet de conserver dans son intégrité la puissance de combat contre les forces mauvaises. C'est une forme de noblesse, souvent une pudeur. C'est un droit et parfois un devoir... Mais qu'as-tu décidé ? Réintégration ou dommages-intérêts ?

— J'hésite, dit DorpatDeprat.

— Tu n'as pas à hésiter. Ton avocatChabrol a raison. Ne retourne pas là-bas. C'est dur ? Possible... Mais je les connais : ils te couleront définitivement. Ils t'anéantiront sûrement au figuré... et peut-être au propre... Tu retourneras en brousse... La brousse est profonde, silencieuse et discrète...

Marguerite le regarda. « Oh ! croyez-vous ? » Sa voix était anxieuse.

— Je crois, dit tranquillement LebretDeprat **, que la fièvre des bois, une pernicieuse ou une bilieuse, ramassent promptement leur homme... et au fin fond de la brousse on ne peut guère diagnostiquer au bout de plusieurs mois si vous avez eu une maladie de ce genre, ou si... par mégarde, n'est-ce pas... vous avez mangé quelque saleté... Allons, sois un homme, renonce... et recommence ta vie !...

— J'ai dépensé trop d'années à me spécialiser étroitement. Quel métier entreprendre. Mon ami les corsaires ont sabordé mon bateau. Un peu de houle, il ira au fond. Je n'ai qu'à clouer mon pavillon et sombrer sous mes couleurs. Je vais me faire réintégrer et advienne que pourra. À quoi penses-tu ? fit-il en trouvant le regard de LebretDeprat ** attaché sur lui avec un sourire.

L'ingénieur se leva et marcha sans répondre. Tout à coup il se planta devant lui. « La mine est bonne... Tu as repris du poil de la bête. Je suppose que l'imagination créatrice a ressaisi ses droits... Tu es jeune encore. Tu as de longues années de production devant toi... et un gros bagage derrière... Il faut recommencer !.. »

— Recommencer quoi ?

— Non pas quoi, mais : comment. Pourquoi t'hypnotiser sur tes études scientifiques quand tu as le bonheur d'être apte à des arts différents ? Pourquoi rester le nez dans un sillon avec l'idée fixe que tu doives le suivre jusqu'à la mort ? Ai-je raison, Madame, et me comprenez-vous ?

— Oui, dit-elle pensivement. Mais est-il encore temps ?

— Quoi, dit ironiquement DorpatDeprat, la carrière musicale ?

— Musicale, oui, mon garçon ! Et j'aimerais aussi à te voir produire certains écrits que tu as conservés, je suppose...

Il mit la main sur l'épaule de DorpatDeprat : « Aux échecs, cela s'appelle roquer... le brusque changement de front, la bataille transformée, et cela mène à la victoire. Toi, vieux joueur d'échecs, ne le sais-tu pas ?

— Je le sais, dit DorpatDeprat, mais je sais aussi que c'est un coup suprême parfois, et un va-tout...

LebretDeprat ** étreignit fortement le bras de son ami. « Mon vieux, quand on a écrit certaines pages musicales que je connais, on peut faire son baluchon et se mettre en quête de la gloire. Allons, debout ! Ta ligne de rocade est merveilleuse... Romps avec ton passé. Tu as vécu une vie !... Tu vas en vivre une autre. Pousse le tiroir. DorpatDeprat ! Je te promets le succès. Ne t'ai-je pas prévenu jadis, là-haut, sur les plateaux d'Asie, qu'un jour tu sortirais ces travaux. Le jour est venu. Vois ta nouvelle route... Elle est belle... ardue au début peut-être... Mais plus loin !... Et c'est un grand rôle crois-moi, que d'apporter de la beauté aux hommes, aussi grand que d'écrire le poème de l'histoire de la Terre ! »

DorpatDeprat le regardait fixement : « LebretDeprat **, ne me tente pas. Je ne puis me lancer dans une voie nouvelle. Une autre déconvenue... Non... J'ai trop souffert ! »

— Il n'y aura pas de déconvenue, dit l'ingénieur avec feu. Et c'est parce que je le sais que je veux cette décision. Tu as écrit de belles et grandes choses... Je veux qu'elles prennent leur essor par le monde... Et songe à la vengeance !... Celle-là serait belle... la plus belle ! J'ai vu RolandE. Lorans, il y a quelques jours : DorpatDeprat, il attend cela de toi ! Nous l'attendons ! Songe à ton père, notre maître en humanités, qui te guida vers l'amour du beau et du vrai ! Et que de tes souffrances imméritées sorte une suite d'œuvres fortes. Souviens-toi des vers de Musset !... Tu n'es plus un apprenti, tu te connais... car tu as terriblement souffert... Est-ce dit ?

LebretDeprat ** ! Si tu savais... » Il se leva rayonnant.

— Tant de fois j'ai pensé : cela peut être beau... Quand j'achevais une œuvre qui m'avait mis au corps, à moi-même, un étrange frisson... il me semblait... Mais, je doutais de moi-même... Je doute encore, parfois. Pourtant, je me répétais... mon Dieu, ce que tu disais tout à l'heure, que je pourrais apporter aux hommes un peu de beauté.

— Donc, dit gravement LebretDeprat **, dès cette heure, voici que tu as libéré l'artiste qu'enfermait l'homme de science. Travaille, augmente ta production. Nous ne te ferons crédit de rien. Tu as beaucoup en réserve, n'est-ce pas ?

— Beaucoup, dit Marguerite. Si tu savais, ajouta-t-elle, comme je serais heureuse de te voir réussir dans cette voie.

— Plus que dans la carrière scientifique ? fit-il avec reproche.

— Oui, cela était trop loin de moi.

— Mais, dit LebretDeprat **, tu subiras au début de gros échecs. L'inconnu frappera à bien des portes avant de trouver celle qui s'ouvrira. Seras-tu tenace ?

— Je serai près de lui, dit Marguerite... et je le soutiendrai.

DorpatDeprat la regarda et lui saisit la main. Dans ses yeux passait une flamme plus éloquente que la parole.

DorpatDeprat, dit l'ingénieur avec force, tu es un des hommes les plus heureux de la terre.

Son ami regardait toujours Marguerite avec tendresse : « Si j'en doutais, dit-il, je serais le dernier des misérables. »

Chapitre deuxième

I

Il engagea l'instance devant le contentieux d'Indochine, écrivit à LamyLaval de vendre sa maison d'Hanoï et de liquider ses affaires, comme son camarade le lui avait offert.

Puis il se mit délibérément au travail, revit soigneusement tout ce qu'il avait écrit depuis des années, soit comme œuvres musicales, soit comme productions littéraires.

Les RolandLorans étaient repartis. DorpatDeprat et sa femme regrettaient l'absence de ces amis dévoués.

LamyLaval liquida leurs affaires. Il alla à l'Institut scientifique, causa avec le successeurC. Jacob de DorpatDeprat qui était en train de dépouiller les documents accumulés de celui-ci et de les publier... Et un beau jour DorpatDeprat, avec la somme provenant de la vente de sa maison d'Hanoï, cédée bien au-dessous de sa valeur, avec la moitié des objets lui appartenant — l'autre moitié ayant passé aux mains de l'un et de l'autre dès qu'on avait su qu'il ne reviendrait pas — reçut une lettre qu'il tendit à LebretDeprat **, alors présent. « Abandonne tes projets musicaux et littéraires, disait LamyLaval. Tu n'intéresseras jamais. Il te manque la connaissance de la vie. Ce que tu feras ne sentira jamais que l'excellent devoir. Et puis, j'ai vu ton successeurC. Jacob, un homme charmant. Il est en train de reprendre tes travaux. Il m'a dit que tu avais commis des erreurs effarantes, et bien que je sois totalement incompétent, cela m'a abruti. Quel motif t'a fait agir ? Orgueil, inconscience, ambition ou désordre ? Tu es un grand coupable et tu dois réparer. Il m'a dit qu'on voulait malgré tout, malgré ton attitude qui t'aliéna plusieurs membres de la commission de Paris, te donner une chaire en France. Tu dois aux tiens de refréner ton amour-propre, et en homme repentant, il faut t'adresser à eux pour que cette situation te soit donnée. »

— Je n'avais pas vidé tout le calice, dit DorpatDeprat.

— Un brave garçon, dit LebretDeprat **, mais inconstant. J'espère que cette pauvre épître ne t'émeut pas...

— Si, beaucoup !... Je regrette une vieille camaraderie que j'ai crue plus solide et que je raye de ma vie... car douter d'un ami, c'est la pire des trahisons !... Allons, la sélection se fait... RolandE. Lorans et toi... C'est déjà beaucoup, deux amis qui ne doutent pas de moi.

Il rêva un instant et murmura :

Comme on compte les morts sur un champ de bataille,
Chaque douleur tombée, et chaque songe éteint.

Il fit un geste qui effaçait rudement tout un passé. Jamais il ne répondit à LamyLaval...

Quelque temps après, LebretDeprat ** partit pour le Chili, au gré de son âme vagabonde.

II

Alors DorpatDeprat s'effaça. Nul, hormis LebretDeprat ** et les RolandLorans — gens discrets — et la famille de sa femme, ne sut ce qu'il était devenu. Même vis-à-vis de ce dernier groupe, il resta très fermé sur ses aventures, que la même pudeur, la même crainte d'avoir l'air de se plaindre, l'empêchait de conter. Et puis, les plaies étaient trop saignantes encore ; il voulait oublier.

TardenoisH. Lantenois et MihielH. Mansuy avaient essayé de se renseigner sur lui. TardenoisH. Lantenois n'obtint que des données contradictoires, au moment où LamyLaval vendit sa maison d'Hanoï. Lui, de son côté, fut informé que la coterie déchaînée avait essayé de propager les bruits les plus absurdes. BornierP. Termier contait qu'on avait retrouvé, sur les fossiles incriminés, les étiquettes de marchands de fossiles. Il en rit beaucoup. « S'ils en sont là, dit-il à Marguerite, ils sont bien désemparés... Il est singulier que des gens, dits de science, qui devraient être habitués à raisonner logiquement, puissent montrer une naïveté aussi enfantine dans l'invention calomnieuse. » Il sut aussi que son successeurC. Jacob redécouvrait ce qu'il avait publié depuis longtemps. « Le temps remettra tout cela en place, dit-il en haussant les épaules. Je m'en moque d'ailleurs. Je ne pense plus à mes études d'autrefois. »

Il se vantait un peu. Il n'en était pas encore à ce degré de détachement magnifique. Le jour où il reçut de RolandE. Lorans un numéro de l'Avenir de l'Indochine relatant la visite d'un homme politique français de passage à l'Institut scientifique, il eut un petit pincement au cœur en lisant qu'on avait montré au dit homme politique la belle organisation de ce service, et les résultats obtenus — ses propres découvertes, même ce qu'il avait publié depuis des années — avec attribution à son successeurC. Jacob, au commandant DubondL. Dussault, à Mlle VerganiM. Colani, à MihielH. Mansuy. On s'était partagé ses dépouilles. Mais sa défaillance fut passagère. Il se surmonta d'autant plus facilement qu'il était pris maintenant par l'enthousiasme de la création artistique. « Au fond, dit-il un jour à sa femme — heureuse de l'entendre parler ainsi — là était ma voie, mon père avait raison ».

Un autre jour il lui dit : « Je suis sans regrets. Il me semble que ma vie passée m'a donné tous les éléments qui m'auraient manqué si j'avais commencé par ce que je fais à présent. J'ai appris à connaître le monde, j'ai observé. Ma culture scientifique elle-même est un appoint que je sens précieux. Et surtout, après une vie rude, j'ai souffert profondément. Cela fut inestimable pour moi ».

À ces paroles, Marguerite comprit que la sérénité entrait en lui.

Ils convinrent ensemble qu'il valait mieux retarder le moment de produire une œuvre. « J'ai si peur d'eux ! lui dit-elle un jour. Ils doivent être aux aguets, prêts à faire jouer tous les signaux, à répandre leurs calomnies. »

III

À partir de ce moment, TardenoisH. Lantenois perdit complètement sa trace. Il disparut comme une pierre qui troue la surface du courant. Le miroir se reforme, les dernières ondes s'atténuent, le courant passe... TardenoisH. Lantenois crut qu'il se débattait enfin dans la situation précaire que sa misérable nature avait appelée de ses vœux. Puis, le temps passa. L'image de l'homme qu'il avait écrasé par des moyens infâmes, s'estompa peu à peu, cessa de s'imposer, s'évanouit. Une fois seulement — il y avait déjà deux ans que DorpatDeprat avait reçu notification de la suppression d'emploi, TardenoisH. Lantenois ressentit un choc. Il était sur le quai d'une station du « métro ». Un homme déboucha d'un corridor, en face de lui. Deux yeux bleus croisèrent les siens. « DorpatDeprat ! », pensa-t-il. Il rentra instinctivement la tête, comme un enfant qui va recevoir une calotte. Mais, dans les yeux du quidam, il ne lut qu'indifférence absolue. L'autre ne hâta, ni ne ralentit le pas, fit quelques mètres, s'arrêta, tourna sur ses talons et regarda distraitement dans sa direction. La rame arriva, il monta. « Ce n'était pas lui, pensa TardenoisH. Lantenois, mais quelle ressemblance prodigieuse... » Une heure après, DorpatDeprat contait joyeusement la rencontre à sa femme.

Et tu sais, il est resté perplexe, mais — j'en suis sûr — il a conclu à une ressemblance... Si tu l'avais vu, mordant sa lèvre et regardant en coulisse ».

Cet incident affecta malgré tout TardenoisH. Lantenois pendant quelques jours, désagréablement.

DorpatDeprat essayait alors de placer un premier ouvrage musical. Il avait aussi donné un volume de nouvelles à un éditeur et adressé une pièce de théâtre à un directeur. Il ne connaissait rien à la vie spéciale de ces milieux et n'avait aucun patron qui pût le conseiller et l'épauler. Il était évident qu'ainsi il ne réussirait jamais à percer, mais il ne s'en doutait pas et cela le sauva du découragement.

Un an et demi après qu'il eut déposé l'instance en dommages-intérêts, il écrivit à l'avocatA. Dureteste d'Hanoï pour savoir où en étaient les choses. Au bout de plusieurs mois, il reçut cette réponse : « Je n'ai jamais engagé l'instance en question. J'ai jugé que vous n'aviez aucune chance de gagner. » Il resta suffoqué, flairant une nouvelle malpropreté. Il prévint RolandE. Lorans. Son ami, indigné, se rendit en son nom chez l'avocatA. Dureteste défaillant, prit le dossier et le remit à un avocatBerthellot de ses amis qui engagea immédiatement le procès. « Il devait au moins vous prévenir, écrivit RolandE. Lorans à DorpatDeprat. Le procédé est odieux. Il voulait plaire en certains milieux. Il se retire d'ailleurs après fortune faite... Vous comprendrez sous peu pourquoi il a laissé tomber l'instance que vous lui aviez confiée. »

Peu de temps après, DorpatDeprat lut le nom de l'avocatA. Dureteste dans une promotion de décorés au titre colonial...

« Soyez tranquille, avait ajouté RolandE. Lorans, votre affaire est à présent en bonnes mains. »

— Oui, dit Marguerite, mais cela nous fait deux années nouvelles avant la solution... Tiendrons-nous jusqu'au bout ? » Elle eut un accès de découragement qu'elle lui cacha.

IV

Vers la troisième année vinrent de nouveaux soucis. Dans la ville où DorpatDeprat croyait rester inconnu en vivant isolé, les oisifs, les malveillants, se demandaient à quoi s'occupait cet individu sans fonctions définies, et ils jasaient et bâtissaient. Il finit par le savoir. Par contre, il reçut un réconfort inestimable de la part de personnes très désintéressées. Un vieil ami de ses beaux-parents, un artiste de talent, des femmes intelligentes, amies de Marguerite, l'engageaient à poursuivre.

Mais à cette heure où il avait besoin de toutes ses forces, certaines circonstances le troublèrent péniblement. Dans le milieu, bienveillant à ses œuvres, de la famille de sa femme, une note discordante résonnait en sourdine. Sa femme avait un cousin, marié à une personne peu intelligente, prétentieuse, et d'une rare malveillance, le type essentiel de la femme de petite ville, cancanière et inoccupée, agent de surveillance aux aguets derrière le rideau de sa fenêtre. Parvenue du mariage et devenue nouvelle riche au propre et au moral, elle ne pardonnait pas à sa cousine par alliance une distinction naturelle et des dons qu'elle ne possédait pas. Sans essayer de dérober son infériorité sous la modestie qui lui eût convenu, elle faisait un volume prodigieux, tranchait à propos de tout avec une déplaisante vulgarité. Elle essaya de se renseigner sur DorpatDeprat, sur son histoire, employa les méthodes de crochetage moral les plus répréhensibles pour s'informer, fit espionner chez lui, d'autant plus coupable que DorpatDeprat et sa femme l'avaient accueillie avec une confiance absolue. Elle attrapa des bribes, des racontars et commença une campagne, choisissant les oreilles auxquelles elle versait ses confidences. « Si je disais tout ce que je sais sur eux... » insinuait-elle.

Et elle accablait ses victimes des plus excessives démonstrations d'amitié. Son mari, entièrement dominé par elle, ne réagissait pas. Stylé par sa femme, il dit un jour à Marguerite : « Ton mari n'a aucun talent. Il ferait mieux de ne pas gaspiller son temps et votre argent à des essais condamnés d'avance. »

Elle fut bouleversée. Non point qu'elle doutât du talent de son mari, mais le brutal propos la jeta dans l'anxiété. Jacques réussirait-il ? Elle sentait combien il était préoccupé lui-même. Aussi dit-elle au cousin avec fermeté : « Je te serai obligée de garder cette opinion pour toi. Je ne veux pas qu'on lui ôte le courage au travail. On ne fait rien de bien dans le doute. »

Elle eût pris l'incident d'un cœur léger, si elle avait su que la cousine, racontant la scène chez des amis communs, disait en étalant naïvement sa méchanceté. « J'étais contente que mon mari lui dise ça... mais contente. Et vous savez, il n'aboutira pas. Aucun talent. Vous voyez bien que personne ne veut de ses ouvrages. » Connaissant son horreur du battage, elle se disait qu'il ne réussirait jamais...

DorpatDeprat finit par se douter du double jeu. Il tendit des pièges. La cousine, par maladresse, se vendit elle-même. Alors il en parla à Marguerite. « Je le savais, dit-elle. Elle nous fait ici beaucoup de mal. Mais je ne voulais pas t'en parler. — Et elle nous faisait charmant visage... et nous ne disions d'elle que choses bienveillantes ! Ah, fit-il avec dégoût, faut-il donc retrouver partout des MihielH. Mansuy ? En quoi lui portons-nous ombrage ? Encore la « cousine Bette » ! Oh Balzac !... Il y a des gens qui trouvent leur gâteau mauvais à la pensée que les autres peuvent avoir du pain. Nous aurons donc fait toutes les expériences de la vie ! »

Il eut à ce moment une série de déceptions. L'éditeur lui rendit son manuscrit. Il trouva dedans le rapport du lecteur, oublié par inadvertance. Il vit que son œuvre était qualifiée de « mauvais Gobineau ». Il douta que le lecteur eût lu ou compris Gobineau. Au théâtre où sa pièce dormait depuis un an, on la lui rendit en lui disant qu'elle n'avait pas été lue, n'étant pas dactylographiée. Quant à sa musique, on n'avait pas eu le temps de l'examiner... Il y avait tant d'envois.

Il se remit au travail. L'inspiration ne manquait pas. Mais il sentait sourdre une crainte imprécise. Il s'apercevait qu'une cohue se bousculait aux portes des éditeurs, des directeurs de théâtre, des musiciens. Comment pouvaient-ils choisir dans la quantité des manuscrits tendus à bout de bras vers eux ?

— Peut-être n'ai-je pas frappé à la bonne porte », se disait-il. Il fit d'autres tentatives. Mais la vie devenait plus difficile. Le procès en instance n'était pas jugé. L'administration épuisait tous les délais jusqu'à l'extrême limite. Il sentait la confiance de ceux qui l'aimaient s'ébranler lentement. La cousine malveillante triomphait...

Il eut alors des instants de défaillance. Marguerite aussi perdait courage. Ils s'énervaient et, fatigués, laissaient passer des accès d'humeur entre eux, des paroles impatientes, qu'ils regrettaient amèrement. De nouveau la nuit descendait sur eux.

— On répète à satiété un proverbe bien faux, dit-il un jour.

— Lequel ? demanda Marguerite.

— Celui-ci : « Tout vient à point à qui sait attendre. » Il faut ajouter : « et qui peut attendre ». Pouvoir attendre... Pourrons-nous ?

Il était bien las. Il accomplissait ses démarches avec écœurement. « Pourtant, se disait-il, je sais que j'ai fait de belles choses ». Et il s'acharnait. Il songeait à Wagner, portant en lui des chefs-d'œuvre et orchestrant, pour vivre, des ouvrages inférieurs. Il souffrait de voir Marguerite condamnée à une existence restreinte, ses filles acceptant courageusement une vie effacée. Et, dans les antichambres où il attendait quelque audience, leur pensée seule le retenait dans son désir de se lever et de fuir.

— Encore un essai, se dit-il... Ne pas se rendre !

Il envoya une symphonie au directeur d'un des grands concerts parisiens, LargauxF. Bargone = C. Farrère, lui-même compositeur de grand renom. En même temps il adressa une nouvelle au Jour, l'important quotidien à tenue littéraire. « Deux pierres dans l'eau, se dit-il... Mais j'aurai au moins tout essayé ».

Une circonstance inattendue les jeta dans une grande perplexité. On lui offrit, inopinément, une grosse situation pécuniaire, mais dans laquelle il était avéré qu'il devrait renoncer à l'œuvre nouvelle...

Chapitre troisième

I

DorpatDeprat gravit lentement la déclivité en courbe que décrit, à la sortie de Sougy, la route de Trois-Vèvres. Au-dessous de lui, le village s'éparpillait dans la plaine en maisons isolées, en fermes, en domaines, à la façon des agglomérations dans toute la région au sud du Morvan. Au loin, une ligne épaisse de trembles et de peupliers dénonçait la Loire.

Il avait accompagné ses beaux-parents en voiture jusqu'à Sougy, village du Val de Loire, entre Decize et Béard. Ils faisaient une visite. Lui, ne tenant pas à y participer, se promenait aux environs qu'il ne connaissait pas.

Vers le haut du tournant, il vit un gracieux petit château au bout d'une allée bien dessinée. Mais il n'apporta qu'une attention distraite à la perspective attrayante. Son esprit était ailleurs, soucieux de la façon dont se résoudrait sa destinée. Le choix nécessaire entre la situation offerte, refuge assuré, garantie d'une vie large et facile, mais utile à lui seul, et une destinée plus noble et plus belle, mais incertaine encore, le remplissait d'un malaise pénible. Il songeait aux siens.

Un sentier quittait la route et longeait le mur d'un grand parc empli de sapins. Il s'y engagea, parcourut une vingtaine de mètres et s'assit sur un banc rocheux illuminé de teintes chaudes et dorées, sous le soleil d'une soirée de fin octobre. Derrière lui, le sentier descendait rapidement vers un large ravin plein de taillis. Des mouvements de terrain, suffisamment accidentés pour donner du caractère au paysage, s'arrêtant au loin en éperons sur le Val de Loire, indiquaient la terminaison des Amognes nivernaises sur la rivière aux sables changeants.

Il contempla le paysage d'automne, plein de cette douceur mélancolique des vaporeuses journées tièdes encore, dernier adieu des mois ensoleillés. Puis il tira un livre de sa poche et poursuivit une lecture commencée. Ce passage attira son attention. « Celui qui veut arriver à la liberté de la raison n'a pas le droit de se sentir sur terre autrement qu'en voyageur... » Oui, dit-il, il a raison. Et aussi en ajoutant : « ... et ne peut attacher trop fortement son cœur à rien de particulier. » Mais pourtant... les amitiés sont douces. Les amitiés ?... Et dans un éclair de pensée reparurent celles qui avaient joué un si grand rôle dans sa vie affective. MihielH. Mansuy passa devant lui, main ouverte, regard franc... le MihielH. Mansuy qu'il avait aimé. Il songea ensuite à MunteanuU. Margheriti, bon, mais faible, à LamyLaval, à ceux qu'il avait aidés de toutes ses forces et qui l'avaient trahi...

Il reprit sa lecture : « Sans doute un tel voyageur aura des nuits mauvaises, où il sera las et trouvera fermée la porte de la ville qui devait lui offrir un repos ; peut-être qu'en outre, comme en Orient, le désert s'étendra jusqu'à cette porte, que les bêtes de proie hurleront tantôt loin, tantôt près, qu'un vent violent se lèvera, que des brigands lui raviront ses bêtes de somme. Alors, peut-être, l'épouvantable nuit descendra pour lui comme un second désert sur le désert, et son cœur sera-t-il las de voyager. Que l'aube se lève ensuite, brûlante comme une divinité de colère, que la ville s'ouvre, il y verra peut-être sur les visages des habitants plus encore de désert, de fourbe, d'insécurité que devant les portes, et le jour sera pire que la nuit... »

Il ferma le livre. Le symbole puissant l'écrasait. « Et ce fut là mon propre voyage... » pensa-t-il. Un dégoût le reprit. Il se demanda quel sens avait sa vie... si elle en avait un. Question que tant d'âmes anxieuses se sont posées depuis des siècles, mais qui, agitée des centaines de millions de fois, gardera, tant qu'il existera un homme et qui pensera, la même grandeur effrayante.

Il se leva et descendit le sentier. À droite et à gauche, les bancs rocheux, couverts d'une maigre broussaille, s'abaissaient à peu près suivant la déclivité de l'étroit chemin. La brise s'était levée. Il entendit un son qui lui fit lever la tête : le vent chantait dans les sapins. Ce bruit lui causa une impression étrange. Il l'avait entendu si souvent dans sa jeunesse, sous les hautes sapinières de son cher Jura. Il s'arrêta. Il avait envie de pleurer. Jamais, depuis des années, les sombres chanteurs des monts austères n'avaient plus mené pour lui leur chœur vibrant. Il avait entendu les palmes bruissant au vent des moussons, sur les côtes au long ressac de l'Océan Indien et du Pacifique. Les bambous avaient frissonné dans les nuits d'Extrême-Orient, d'un son léger de soie froissée, évocateur de vieilles légendes chinoises. Il avait aimé ces bruits. Mais le son ample et grave des grands chanteurs de sa jeunesse était puissant et nostalgique... Il n'avait entendu la même harmonie que sur les hauts plateaux d'Asie, dans ce Yun-nan au ciel transparent, le long des grands lacs, où les pins de l'Himalaya, les thuyas géants et les déodars chantent l'hymne mélancolique et sonore, qui monte et descend comme le résonnement d'une harpe éolienne immense, au libre vent des monts. Et un autre regret se mêla aux souvenirs de son adolescence... le regret des randonnées, sur les hauts plateaux devant les horizons sans fin et les lacs allongés sous les monts bleuissants.

Il était enfermé maintenant dans l'étroit sentier, entre les bancs rocheux. Et, tout à coup, il eut l'impression complète d'être dans ce Jura de sa jeunesse : les sapins en rideau, devant lui, leur chant sous la brise, la forme et l'allure des bancs de calcaire entre des lits de marnes schisteuses... un aspect, un facies de terrain, comme disent les géologues, très familier malgré les années écoulées. Et instinctivement, sans réfléchir, il se courba sur les lits de marne et chercha des fossiles.

Il en trouva tout de suite, et tout de suite il les nomma. Les désignations latines familières se présentaient et l'emplissaient d'une indescriptible émotion. Celui qui l'aurait vu à ce moment l'aurait trouvé bien puéril et sans doute n'aurait pas compris. Mais ces restes d'êtres disparus évoquaient pour lui les souvenirs que ressuscitent un parfum nostalgique, des fleurs éveillant les aspects d'une époque regrettée, un objet revu après de longues années. Ces effigies de pierre, il avait jadis ramassé leurs semblables au pays de son enfance, de son adolescence, car ces mêmes terrains offraient dans les monts jurassiens un développement considérable. Et pour lui, ces restes inanimés prenaient vie. Il se revoyait, cherchant et récoltant avec ardeur dans les bancs rocheux du Jura, sous les yeux paisibles de son père qui souriait à l'enthousiasme de l'enfant, heureux quand il avait trouvé quelque forme rare.

Il n'avait pas de marteau. Il prit son couteau et se mit à chercher avec excitation. C'était la première fois qu'il « faisait de la géologie » depuis quatre ans. Un paysan passa, le regarda d'un œil méfiant, ralentit le pas, puis se remit en route en se retournant plusieurs fois. Il n'y prêta aucune attention. Il cherchait et, à chaque trouvaille, il nommait l'espèce avec émotion. Il sentait ses yeux embués de larmes. Il avait pleine conscience de tout cela, mais il ne se sentait pas ridicule... Et les humbles fragments de pierre grise lui parlaient : « Tu cherches le sens de ta vie, disaient-ils. Il est simple pourtant. Jadis, quand, tout enfant, tu recueillais nos semblables, quand ils éveillaient en toi le désir de la connaissance et, plus tard, celui d'augmenter la grandeur du patrimoine humain, le sens de ta vie t'apparaissait sans ambiguïté. Parce que des hommes méchants t'ont persécuté, parce que la science t'échappe comme moyen de réaliser un peu de beauté et de grandeur, il t'apparaît indéchiffrable. Mais il existe tant d'autres moyens d'apporter aux hommes l'oubli de leurs peines journalières. Ne possèdes-tu pas d'autres clefs ? celles qui ouvrent à l'homme les portes sur le monde des idées. Ton rôle est de t'en servir noblement... »

— Oui, pensa-t-il, voilà pour moi le sens de l'existence... Mais si je ne réussis pas à faire entendre ma voix... Si, de mon insistance résulte pour moi une vie mesquine et médiocre... Il est facile de gagner de l'argent dans des métiers qui ne nécessitent pas une intelligence développée... À plus forte raison quand on possède une vision prompte et large... » Et la voix intérieure lui répondit : « Tant pis... Si tu te laissais séduire par le gain, tu trouverais ton châtiment dans le regret d'avoir renoncé à ce que tu sens être ton rôle, et tu échouerais, car, à la tâche qui nous incombe, il n'est jamais permis de préférer la fortune, ni même la vie. »

Il se sentit soudain plein de joie. « L'aube se lève ; mais elle n'est pas brûlante de colère, se dit-il en songeant au passage qui l'avait troublé. Il rouvrit le livre et lut au delà : « ... Ainsi peut-il en arriver au voyageur ; mais ensuite viennent, en compensation, les matins délicieux d'autres régions et d'autres journées, où dès le point du jour il voit dans le brouillard des monts les chœurs des Muses s'avancer en dansant à sa rencontre ; où plus tard, lorsque paisible, dans l'équilibre de l'âme des matinées, il se promène sous des arbres, verra-t-il de leurs cimes et de leurs frondaisons, tomber à ses pieds une foison de choses bonnes et claires, les présents de tous les libres esprits qui sont chez eux dans la montagne, la forêt et la solitude et qui comme lui, sont voyageurs et philosophes... » RolandE. Lorans, LebretDeprat **... pensa-t-il, et tant d'autres qui s'ignorent entre eux.

Le soleil baissait. Les roches devenaient plus dorées sous les rayons bas. Il enveloppa soigneusement ses fossiles dans son mouchoir et remonta le sentier. Les sapins, au-dessus de lui, chantaient les chants d'espoir de sa jeunesse. Il arriva d'un pas léger près de ses beaux-parents prêts à remonter en voiture. « Vous avez l'air fort gai, lui dit-on... — C'est que... une chose bien étrange... je viens de converser avec des fantômes ». On le regarda avec étonnement. « Oui, les fantômes de choses oubliées depuis bien longtemps. Je vous expliquerai cela... plus tard... », dit-il en souriant.

Ils s'en retournèrent par les bords de la Loire et  Decize à la maison de campagne de ses beaux-parents. Tout revêtait pour DorpatDeprat une beauté nouvelle... Des thèmes d'intraduisible joie chantaient en lui.

II

Et subitement, sa vie changea.

Trois jours après l'excursion de Sougy, il reçut un avis du Jour, le grand quotidien auquel il avait envoyé un ouvrage. Il vit qu'il était accepté. « Le commencement... », se dirent-ils.

C'était le commencement. Coup sur coup, il apprit l'acceptation d'autres œuvres dans d'autres périodiques. Ce fut aussi rapide que l'attente avait été prolongée. Les premières œuvres parurent et furent remarquées. Il en ressentit un courage nouveau. Il travaillait avec une joie infinie et une liberté d'esprit qui lui semblaient ineffables après les années d'angoisse. « J'éprouve, disait-il à Marguerite, le bien-être d'un convalescent... »

Il comprit que c'était vraiment le succès quand il vit les gens subitement aimables, quand la cousine malveillante cessa tout à coup sa campagne de dénigrement et se mit à vanter son talent...

Il reçut un jour un mot très laconique. « Monsieur, vous m'avez adressé récemment une symphonie. Si le voyage de Paris ne vous cause aucun dérangement, venez me trouver dès que la chose vous sera possible « .

— C'est de LargauxF. Bargone = C. Farrère, dit-il à Marguerite.

— De LargauxF. Bargone = C. Farrère, répéta-t-elle avec des yeux brillants. S'il t'appelle, c'est qu'il a trouvé cela beau... Et c'est beau vraiment !... », dit-elle dans son enthousiasme de femme aimante.

— Ne nous emballons pas, fit-il en souriant. Les mauvais jours ne sont pas loin derrière nous. Et tu sais le proverbe : « On est le plus en danger d'être écrasé quand on vient d'esquiver une voiture. »

— Non, dit-elle, je n'ai plus peur. Et surtout, je n'ai plus peur... d'eux... S'ils essayaient de baver sur toi maintenant, ils paraîtraient odieux. »

Il se présenta chez LargauxF. Bargone = C. Farrère, le cœur battant d'espérance. Le grand chef d'orchestre, un des plus célèbres parmi ceux qui avaient à tour de rôle « tenu le bâton » aux concerts de la Société BeethovenAlbin-Michel, était un homme puissant, à la chevelure blanche, léonine, conduisant ses musiciens avec une autorité indiscutée. Lui-même était un compositeur de haute inspiration, auteur d'œuvres lyriques d'une envolée magnifique. Il avait la réputation d'une franchise rude et sans nuances, et nombre de compositeurs sans talent, qu'il avait refusé de prôner, l'habillaient assez mal. « S'il m'a appelé, pensait DorpatDeprat, ce n'est sans doute pas pour me mettre à la porte... Enfin, nous verrons. » Il se disait que si LargauxF. Bargone = C. Farrère consentait à l'aider, il pourrait se faire connaître. Dans cette espérance, il n'entrait pas un grain d'orgueil... seulement le désir ardent de remplir son rôle, d'apporter aux autres hommes épris de son art un instant de repos et de beauté dans le labeur plein de souci.

Il attendit un instant après avoir fait passer sa carte. Une porte de cuir fut poussée sans bruit, et, dans l'encadrement, il reconnut LargauxF. Bargone = C. Farrère qu'il avait vu souvent, debout au pupitre, conduisant avec son incomparable maîtrise des œuvres dont les nuances les plus légères se dessinaient sous son influence d'une façon inattendue.

— M. DorpatDeprat ? interrogea une voix brève.

DorpatDeprat s'inclina en silence.

Alors LargauxF. Bargone = C. Farrère vint à lui, une main forte se posa sur son épaule, deux yeux noirs où brillait une flamme juvénile le fouillèrent d'un seul coup. Ces yeux contrastaient étrangement avec la chevelure blanche. Ils avaient tout l'éclat de la jeunesse ; l'enthousiasme les animait.

— C'est bien cela, dit-il. Entrez.

Il introduisit DorpatDeprat dans son cabinet.

— Asseyez-vous là, dans ce fauteuil, et gardez le silence.

DorpatDeprat obéit. LargauxF. Bargone = C. Farrère lui paraissait étrange. Mais une confiance montait en lui.

— Et gardez le silence, répéta LargauxF. Bargone = C. Farrère.

Le musicien ouvrit un piano. DorpatDeprat le suivait des yeux avec surprise. LargauxF. Bargone = C. Farrère leva la main et frappa un accord. Le thème apparut, se modifia... DorpatDeprat sentit un coup violent... LargauxF. Bargone = C. Farrère exécutait sa symphonie, la transcription pour piano. Alors il écouta de toute son âme. Comme LargauxF. Bargone = C. Farrère reproduisait fidèlement l'élégie qui avait déroulé en lui ses accents poignants, la nuit, après le retour sur le Grand Lac... comme il interprétait les cris de souffrance intérieure ! Il se revit sur la nappe d'encre, sous le ciel noir. L'étoile brillait, seul point visible réfléchi dans l'eau sombre. Le canot dérivait... Les accords déroulaient la pensée en torture, le découragement affreux. Il prenait son fusil, il y glissait la cartouche... Une telle épouvante le saisit qu'il faillit se lever, crier : assez, au merveilleux exécutant. Il regarda LargauxF. Bargone = C. Farrère. Le musicien, grave, tendu de tout son être, semblait loin du monde. Puis les thèmes douloureux se rompirent soudain. La lumière lointaine avait jailli des ténèbres. Et lentement l'espoir naquit. Une phrase de joie perça, s'enrichit d'accords, se modifia. La résolution s'affirma dans le temps de marche... « Je ne me rendrai jamais... »

L'esprit se reprenait. L'allegro sonna sa fanfare. Puis vint l'apaisement, d'une telle largeur sous les doigts du musicien merveilleux, que DorpatDeprat sentit une sérénité indescriptible le baigner tout entier.

— Vous reconnaissez-vous ? demanda LargauxF. Bargone = C. Farrère.

— Oui, dit DorpatDeprat... Ah, maintenant, c'est bien ce qui chantait en moi...

LargauxF. Bargone = C. Farrère lança son puissant rire. « Alors, que direz-vous quand vous entendrez ça exécuté par l'orchestre? »

DorpatDeprat le regarda, le cœur battant.

— Par l'orchestre ? Voulez-vous dire ?...

— Sûrement, dit LargauxF. Bargone = C. Farrère. C'est ça que je veux dire... Et je connais assez le public des concerts... Vous savez, si vous êtes orgueilleux, vous pourrez vous pousser du col. Mais quand on a sorti une chose pareille, on n'est pas orgueilleux. Dites, vous avez terriblement souffert pour avoir pu écrire ça... je ne suis pas indiscret ?

— Oh non, dit DorpatDeprat dans un élan. Oui, j'ai horriblement souffert pendant une période de ma vie...

— Et si nous en croyons Goethe, dit LargauxF. Bargone = C. Farrère : « Poésie, c'est délivrance. » Musique aussi... Ça dépend des organisations et des aptitudes. Mais pour sortir un chef-d'œuvre, il faut des circonstances particulières. Nietzsche a raison : il n'y a dans la vie que quelques moments de grande importance... et encore, pas pour tous les humains. Le souvenir de ces moments reste insaisissable ensuite autour de nous. L'amour, le printemps, de beaux aspects de la nature, une souffrance terrible... tout cela ne parle qu'une fois profondément à l'âme... Vous n'écririez pas une seconde symphonie comparable à celle-ci sur vos instants de douleur... Contez-moi ça, dit-il brusquement.

DorpatDeprat n'eut pas une seconde d'hésitation. Il narra sa douloureuse histoire. « Pourquoi, demanda LargauxF. Bargone = C. Farrère, puisque cette symphonie est écrite depuis longtemps, ne me l'avez-vous pas envoyée plus tôt ? »

— J'avais fini par tout craindre. J'imaginais toujours qu'ils sauraient ce que je faisais et qu'ils me desserviraient.

— L'Air de la calomnie, hé ?... Oui, chat échaudé craint l'eau froide, dit LargauxF. Bargone = C. Farrère. Pauvre garçon ! Croyez en tous cas que je les foutrais rudement dehors s'ils se risquaient près de moi... Voyons, examinons notre ligne de conduite. Il y a dans votre symphonie quelques petites modifications à apporter... Au point de vue orchestration. Vous n'avez pas encore la pratique de ça. Je vous donnerai les indications... Vous attraperez ça très vite plus tard. Question d'instruments. Ainsi je voudrais, dans les plaintes du début, un cor anglais, là où vous avez mis un basson. Un détail... Vous me permettez de vous dire ça ? Bien... C'est parce que je veux un succès formidable... Alors voilà : nous donnerons ça en mai. Je vais annoncer déjà cette audition à droite et à gauche. Vous savez, j'ai de la surface, et si je prône une œuvre, on vient l'écouter. Le public des concerts a confiance en moi. Je ne lui ai jamais bourré le crâne avec des fariboles. En attendant, donnez-moi quelque chose de plus court. Vous n'avez pas de thèmes traités pendant vos randonnées d'Asie, des choses colorées ?... On aime ça. Vous en avez... Bien. Envoyez-moi ça tout de suite. Je le donnerai prochainement. Ce sera une bonne préparation.

Il quitta LargauxF. Bargone = C. Farrère, plein d'enthousiasme et de reconnaissance.

— Vous ne me devez rien, disait le musicien en souriant. Vous m'avez donné de beaux moments. Et puis, il faut s'entr'aider. C'est Saint-Saëns qui m'a mis le pied à l'étrier. Ne faut-il pas que je rende à un autre ce qu'il a fait pour moi ?

— Le mot est rare, et l'homme aussi, se dit DorpatDeprat en s'en allant. Cela console des MihielH. Mansuy.

Chapitre quatrième

I

LebretDeprat ** rejeta le journal sur un amas de brochures ouvertes et d'autres journaux marqués de traits au crayon bleu.

— Tu as franchi les passes, dit-il... Hein, joueur d'échecs, avais-je raison de dire : « Il faut roquer. C'est le succès. J'en ai eu les premiers échos là-bas dans les journaux de France, avant de m'embarquer pour le retour.

Il regarda DorpatDeprat dans les yeux.

— Pourquoi me scruter ainsi ? demanda son ami en souriant.

— Parce que je cherche si l'homme d'aujourd'hui est toujours celui d'autrefois... Si le DorpatDeprat qui aimait la science pour elle-même, sans ambition d'aucune sorte, vit encore dans l'artiste apprécié ?...

— Si le succès ne me grise pas ? Demanda joyeusement DorpatDeprat... Si je ne me répète pas un Quo non ascendam périlleux et sot ?

— Et je vois que non, dit LebretDeprat **.

— La gloire... ah ! Je ne la cherche point, dit DorpatDeprat subitement grave. Hélas, je l'ai connue jadis ! Je sais ce qu'en vaut l'aune. Mon vieux, on m'a rapporté qu'un savant étranger a dit : « Ce que DorpatDeprat a fait suffirait pour remplir plusieurs vies de savants. » Qu'en ai-je retiré ?

— La gloire justement, dit LebretDeprat **. C'est la gloire que cette parole... Et l'acharnement de l'envie, n'est-ce pas aussi le signe de gloire le plus certain ? Les tiens t'ont vilipendé... C'est la coutume en tout pays. On t'a volé, pillé... J'ai lu un article rédigé par un de tes successeursC. Jacob, dans un journal...

— Tout récemment, n'est-ce pas, dit DorpatDeprat... Je sais, très drôle... Un historique fantaisiste de l'Institut scientifique. L'auteur dit froidement : « À MihielH. Mansuy on adjoignit DorpatDeprat, puis GuéraldeJ.-L. Giraud et Mlle VerganiM. Colani. » Il a découvert les plissements que j'avais décrits depuis longtemps... Cet article est un ahurissant exemple d'inconscience...

Il fit un geste insouciant : « Bah ! »

— Sois tranquille, dit LebretDeprat **, le temps remettra chaque chose et chacun à sa place...

— Et cela commence, interrompit Marguerite. ValaisM. Lugeon, qui jadis parlait avec admiration de mon mari et de ses « méthodes créatrices », avait tourné casaque à toute vitesse, quand il avait vu qu'une coterie formidable se levait pour l'écraser. Mais il est gêné maintenant... Figurez-vous qu'un savant étranger qui, lui, n'est pas un géographe en chambre, vient d'adopter les vues générales émises par Jacques sur les plus importantes de ses conclusions en Asie méridionale. ValaisM. Lugeon ne sait plus sur quel pied danser. Jacques m'a montré cela l'autre jour, dans une revue scientifique.

Je songe, dit LebretDeprat **, au ridicule de ces jugements portés par des gens qui n'ont jamais mis les pieds dans les régions dont ils parlent. On approuve ou on critique un savant, selon qu'il est bien en cour, ou non. Là aussi il y a des modes. Pour en revenir au propos, je vois que tu n'es pas grisé. Et il en devait être ainsi. Quand on a fait de grandes choses et qu'il ne vous est resté dans la main qu'une poignée de cendres, je suppose qu'on est entré pour le restant de la vie dans le détachement des vanités.

DorpatDeprat allongea la main vers l'horizon immense. Le val de Loire, à leurs pieds, remontait en larges méandres où jaunissaient les sables traversés par les courants lumineux. Au loin s'étendait la Sologne bourbonnaise, jusqu'au Forez, à cent kilomètres de distance. Les prairies étaient du vert splendide et fragile que revêt le jeune mois de mai. Les risées légères du printemps argentaient par instants les saules dans le retroussis des feuilles.

— Regarde, LebretDeprat ** ! dit-il. Voilà ce qui m'empêcherait à jamais d'attacher le moindre prix à la gloire. Que pèse-t-elle auprès de la beauté des choses qui nous entourent, de ce paysage aux lignes paisibles, d'un groupe montagneux puissant, de cieux changeants ? Voilà pourquoi les gens d'Extrême-Orient comprennent mieux que nous le bonheur : ils se tiennent plus près de la nature. Dans mes pires moments de désespoir, je songeais : « Ils peuvent tout me prendre... Ils ne me prendront pas la beauté des cieux, la griserie de l'air vif, le frissonnement des brises sur les eaux. »

— Alors, demanda LebretDeprat **, l'apaisement est complet ? Tu ne regrettes rien ?

— Il y aurait beaucoup à dire, fit DorpatDeprat en souriant. Au fond, chaque chose porte en soi du bien et du mal. TardenoisH. Lantenois et MihielH. Mansuy m'ont atrocement torturé... mais je leur dois la découverte d'un chemin insoupçonné. Car il est incontestable que certains spectacles, certaines impressions décident de ce que nos aptitudes ou nos passions sont portées à haute température et dirigent notre vie, ou non. Tu te souviens du mot de Juvénal : « Indignatio facit versus. » L'indignation, la colère dégagent le pouvoir calorifique et nous conduisent parfois, en somme malgré nous, à engendrer des productions qui seraient demeurées in limine.

LebretDeprat ** sourit à son tour : « En sorte que je dois voir en toi un disciple du docteur Pangloss... Tout pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et tu dois même de la reconnaissance à TardenoisH. Lantenois et à MihielH. Mansuy...

DorpatDeprat rit franchement : « Ce serait beaucoup... Pourtant il est indéniable qu'ils sont les causes premières de mon orientation nouvelle... Seulement ils n'ont pas voulu ce résultat. Mais il fallait sans doute, il était nécessaire que cet étroit chemin me reçût... »

— Comment peux-tu parler ainsi, dit Marguerite, quand nous n'avons évité le précipice que par miracle ?

— Il faut côtoyer l'abîme et franchir d'étroites arêtes pour parvenir au sommet lumineux dressé dans l'azur, dit DorpatDeprat gravement.

— Il y en a qui tombent, ou la corde se rompt, fit LebretDeprat **.

— Qu'importe... d'autres passent. Tu sais, je pense un peu en Extrême-Oriental... : l'homme n'est rien et n'a aucune valeur s'il agit seulement pour lui-même. Cela est le sens véritable de la vie... D'ailleurs, christianisme ou bouddhisme, cela fut répété bien souvent aux hommes. Mais les nôtres ne comprennent pas. Non, reprit-il, je suis sans regrets...

Il resta silencieux une minute. Les autres se taisaient.

— Sans regrets !... Il faut préciser. En ce qui concerne ma vie, tout est clair pour moi. Seulement il y a des lésions... Bah, elles se cicatrisent... N'en demandons pas trop.

Il tomba dans une rêverie profonde. LebretDeprat ** et Marguerite se regardèrent...

Il voyait passer devant lui MihielH. Mansuy, cachant l'envie et la haine sous la franche amitié. Après des années, la voix rude et affectueuse résonnait... tout près, sans altération... la main large, grande ouverte, s'étendait vers la sienne. Et cette image du MihielH. Mansuy qu'il avait tant aimé disparut sous une autre : il voyait dans un pousse un buste droit... Des yeux enfoncés dans les orbites creuses lui jetaient un regard d'effroyable moquerie haineuse, tel qu'il l'avait aperçu pour la dernière fois. Et le sentiment de terreur suscité par l'horrible physionomie repassa dans un frisson. Et les autres suivaient : la VerganiM. Colani, bassement obséquieuse, GuéraldeJ.-L. Giraud... tous ceux qui l'avaient abandonné, pis encore, calomnié, pour faire leur cour et se venger de ses bienfaits. Il revit LamyLaval, MunteanuU. Margheriti. Mais ici le dégoût fit place à la pitié. « Ce n'était pas un lutteur — dit-il tout haut, sans faire attention — Il m'aimait... Il a eu peur. Et, mon Dieu, il n'avait pas tort. Je lui pardonne bien volontiers... » Et la théorie des ombres passait... Que de plats coquins, d'arrivistes, prêts à toutes les sales besognes, à toutes les compromissions. Voilà MaxenceL. Constantin, étriqué, peureux... BretonneauA. Normandin, HazebrouckB. Denain... BerthalleL.A. Habert, figure bonasse, parole naïve et enveloppante... ColleryerE. de Margerie, AntoineL. Bertrand, MüggeÉ. Haug, ValbertM. Boule, faces rusées... TierseauR. Chudeau... « Tiens, pensait-il, celui-là vient de mourir... Que de platitudes commises en vain ! ». Une foule de comparses suivait. « Que le monde est vilain ! »

— Tu passes la revue, hein ? dit LebretDeprat **. Mais j'espère que tu la passes complète. Il ne faut pas peupler le monde de coquins. Il y a de braves gens. Côté cour et côté jardin. Il faut trier.

DorpatDeprat rougit : « Je t'avoue, dit-il, qu'en ce moment je voyais seulement les vilaines légions. Mais ne crois pas que des amitiés telles que la tienne et celle de RolandE. Lorans n'emportent pas le plateau à elles seules. Cela rachète toutes les coquineries... La rencontre d'un LargauxF. Bargone = C. Farrère réconcilie avec les hommes... »

— Et songe à ChaudesaiguesF.E.T. Thermes ! dit LebretDeprat **. Songe à celui... le professeur... — j'ai oublié son nom — qui ne se tourna pas contre toi à Ha-tinhBen-thui. Songe au docteur HortualOrtolan, à LordanJourdan... Songe à Hin-bounOun Kham le Laotien... Évoque ceux qui sont morts pour ce qu'ils croyaient être leur devoir. Il y en a beaucoup. Tu as connu des ingénieurs méprisables, des magistrats sans conscience, des professeurs serviles... Mais il faut rappeler le souvenir des autres. Dans chacune de ces professions il y a un petit nombre de belles figures, beaucoup de gens moyens sans grandeur d'âme et des coquins. Mais chacune est un raccourci de la société et aucune n'est meilleure ou plus condamnable que les autres. Et crois-moi, en fin de compte, le bien l'emporte toujours sur le mal...

— Ce qui me dépasse, dit Marguerite, c'est qu'un homme intelligent comme MihielH. Mansuy, car il était intelligent...

— Remarquablement, dit DorpatDeprat.

— Ce qui me dépasse, reprit-elle, c'est son défaut complet de sens moral. C'est le vilain, dans l'acception du vieil adage : « Oignez vilain, il vous poindra. » Tu as été bon pour lui, il a voulu te briser.

Nietzsche dit quelque part, observa LebretDeprat **, que les hommes qui sont cruels aujourd'hui doivent nous faire l'effet de gradins de civilisations antérieures qui auraient survécu. J'aime assez sa comparaison : la montagne de l'humanité y montre à découvert les formations inférieures. Ce sont des hommes arriérés dont le cerveau n'a pas subi une série de transformations nécessaires au cours de l'hérédité. Il prétend qu'ils nous montrent ce que nous fûmes tous. Je le croirais volontiers. Est-ce qu'en chacun de nous ne se lèvent pas parfois des idées effrayantes que nous contemplons sans émotion, car nous savons qu'elles ne sont nullement en possession de notre volonté. Mais, chez un MihielH. Mansuy, ces conceptions monstrueuses s'identifient avec la volonté.

— Oui, dit DorpatDeprat, un MihielH. Mansuy, un TardenoisH. Lantenois sont, soit des arriérés de ce genre, soit des individus auxquels manquent deux ou trois générations de polissage.

— Claude Farrère, dans ses Hommes nouveaux, rappelle ce dicton anglais, dit Mme DorpatDeprat, qu'il faut trente-six ans d'éducation pour faire un gentleman... douze pour le père, douze pour le fils, douze pour le petit-fils...

— La thèse de l'Étape, de Bourget... je te l'ai rappelée autrefois, dit LebretDeprat **.

— Ces gens, fit observer DorpatDeprat, sont un raccourci de notre société moderne. Elle n'a pas évolué au point de vue moral dans un rythme synchrone avec les découvertes et en général le développement de la science. Elle n'a pas ses trente-six ans d'éducation. Voilà pourquoi elle nous donne de plus en plus l'impression d'une barbarie savante. MihielH. Mansuy, TardenoisH. Lantenois, fils de gens sans culture, ont acquis une instruction, poussée très loin dans le cas de MihielH. Mansuy, mais sont restés en proie aux appétits sans contrôle... Chez MihielH. Mansuy, les bas-fonds se vengeaient...

— Le facteur, dit Mme DorpatDeprat.

Elle sortit et rentra avec le courrier. « Une lettre de RolandE. Lorans », dit-elle.

— Ah, enfin... fit DorpatDeprat. Il y a plus de dix mois que je n'avais rien reçu et je m'inquiétais... Tiens... datée de Pau ?

Il lut, et sa figure se rembrunit.

— Oh, dit-il, lui aussi, c'est odieux. Écoutez.

« Mon cher ami, disait RolandE. Lorans, vous, devez vous demander ce que nous sommes devenus. Des métropolitains, tout simplement, qui après bien des traverses et des ennuis sont venus s'échouer à Pau, ayant dit à la colonie un définitif adieu. Je ne vous conterai pas par le menu ce que fut notre dernier séjour, lutte continuelle contre les envieux dont les intrigues empoisonnèrent notre existence. Sachez pour le moment que la race des bandits administratifs dont vous avez connu quelques jolis échantillons n'a fait que croître et enlaidir. — Je ne saurais vous dire à quel point vos premiers succès nous réjouissent. Nous nous verrons sans doute bientôt, car, parti sans regret de là-bas, je compte prendre ma retraite au plus tôt.

Vous maniez assez bien la plume pour trousser, si vous le vouliez, les silhouettes de certains forbans auxquels vous avez eu affaire, et qui ressemblent étrangement à d'autres que nous n'avez point connus. Faites-le donc. Pour moi, le mépris, ou plutôt le dégoût que j'ai de cette canaille apaise en moi tout esprit de vengeance. Mais je trouverais bon, juste, nécessaire, qu'elle soit fustigée par une victime moins résignée et plus apte que moi à manier la cinglante lanière. »

— Voilà, dit DorpatDeprat... Il occupait une haute situation acquise par une carrière de probité, d'intelligence et de dévouement à la chose publique... Tu le connais, LebretDeprat **... C'est un homme, dans le sens noble... Et lui aussi on a voulu l'évincer pour se mettre à sa place...

— C'est une vieille histoire, dit LebretDeprat **... Elle date de Caïn et d'Abel.

— Je ferai ce qu'il me conseille, dit résolument DorpatDeprat.

— Pourquoi pas ? À chacun selon ses œuvres. Si tu les fustiges un peu, suivant son expression, je n'y verrai pas d'inconvénient. Tu es indépendant et fort... Les toiles des araignées sont en lambeaux...

— Il y en a qu'elles ont sucé jusqu'aux moelles. Je songe à ArgelèsA. Bresson, pillé, écrasé... une vie perdue ! Un autre aussi attend encore sa vengeance... Ce pauvre MérionJ.-B. Counillon... Il m'avait écrit, plusieurs fois, pour me communiquer des renseignements. Il disait partout à Hanoï qu'il possédait des documents compromettants sur eux. Il m'a envoyé une série de pièces prouvant les pillages de TardenoisH. Lantenois à son endroit. Mais depuis deux ans, il ne m'a plus écrit. Et, à vrai dire, j'ai été négligent...

MérionJ.-B. Counillon est mort il y a dix-huit mois, dit LebretDeprat ** d'un ton bref. Je l'ai appris tout récemment.

— Mort ! » DorpatDeprat et Marguerite se regardèrent, saisis.

— Oh, le pauvre homme !... De quoi ? demanda-t-elle.

— Assassiné par des indigènes... En style de faits divers : on a supposé que le vol était le mobile du crime...

— « Je me suis réservé à la vengeance », dit le Seigneur, fit DorpatDeprat lentement. Il n'aura pas vu se lever l' « aube brûlante de colère » pour les coquins... Assassiné ! Nous n'avons rien à ajouter !...

Après un silence, il dit :

— La vie, pour certains, épuise son calice...

Il dépouilla le reste du courrier, sans parler.

Marguerite songeait à l'amie, douce et cordiale, dont la présence aux instants de peine avait apporté un réconfort précieux. Hélas, elle avait souffert à son tour... Et le pauvre MérionJ.-B. Counillon ! Il ne connaîtrait pas l'heure réparatrice.

— Voici, dit DorpatDeprat, une lettre de LargauxF. Bargone = C. Farrère. Il me dit que la première audition publique de ma symphonie est fixée au dix.

— La Société BeethovenAlbin-Michel donne-t-elle toujours ses auditions dans la salle de l'Opéra ? demanda LebretDeprat **.

— Toujours. Voici un article qui parle de la répétition. Je ne pourrais demander davantage. Tenez...

Marguerite lut l'article et le tendit ensuite à LebretDeprat **. DorpatDeprat rêvait en contemplant le paysage.

« Ne pas se rendre, jamais ! murmura-t-il. Il se retourna. Marguerite le regardait. Elle souriait, d'un sourire où les angoisses d'autrefois, laissant à peine transparaître encore un léger fond mélancolique, s'effaçaient sous la joie nouvelle.

Il vint rapidement à elle et lui saisit la main.

— Suis-je un vaincu ? demanda-t-il avec force.

— Ah, dit-elle avec élan, c'est toi qui remportes la victoire.

— Le proverbe oriental, dit LebretDeprat ** : les chiens aboient... la caravane passe.

Fin