Commentaires à la lecture de "Les Chiens Aboient..."
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Michel Durand Delga

 

L'auteur a dû, pour éviter d'éventuelles poursuites judiciaires, désigner les participants au drame par des pseudonymes plus ou moins transparents. Ses principales cibles sont évidemment "Tardenois" (= Lantenois, d'après sa région d'origine, l'Aisne) et "Mihiel" (= Mansuy, dont la famille venait de Saint-Mihiel). Deprat se met en scène lui-même de deux manières : "Dorpat" est le jeune géologue avec ses enthousiasmes et ses illusions ; "Lebret" - personnage imaginaire lui donnant la réplique - est censé être un ingénieur, polytechnicien étranger au corps des Mines, qui le met en garde contre ses "camarades".

Le plan de l'ouvrage trahit l'homme de science. Les trois parties (avant "l'affaire", pendant celle-ci et après son issue) comportent chacune un certain nombre de chapitres, divisés eux-mêmes en sections. Il s'agit d'un réquisitoire. En confrontant les affirmations de Deprat sur des points concrets avec les publications ou les pièces officielles consultables, le récit est, aux exagérations près, globalement fidèle à la réalité. C'est cependant un récit romancé : les pensées que prête Deprat à ses adversaires sont de pures spéculations, dont certaines sont manifestement non recevables.

L' "affaire Deprat" s'est déroulée il y a presque un siècle. Les personnes qui y ont joué un rôle sont, sauf exception, oubliées, qu'il s'agisse du monde colonial de Hanoï au temps de l'Indochine française, ou du milieu géologique d'alors en métropole, et singulièrement à Paris.

Première partie (175 pages) : elle est consacrée à la période heureuse, de l'arrivée au Tonkin en 1909 jusqu'au début 1917. Le premier chapitre amène le lecteur le long de la voie ferrée, en cours d'achèvement, destinée à unir Hanoï à la capitale du Yunnan chinois, Yunnan-Fou (actuel Kunming). Après avoir remonté le plat pays du Fleuve Rouge, elle atteint la frontière chinoise à Lao-Kaï. Son tracé héroïque entre dans les hautes montagnes. À quelque 80 km plus au Nord, la voie doit décrire "la Boucle" (p. 9) pour franchir la gigantesque gorge du "faux Nan-Ti" (= le Pei-Ho). La rencontre supposée (p. 15) entre "Dorpat" et "Lebret" est l'occasion d'étriller les ingénieurs, soit pétris de certitudes, soit complaisants, qui n'ont pas demandé l'aide de géologues pour éviter d'innombrables glissements de pentes (ainsi à "la coupure", p. 18-20) ou des plaines karstiques inondables : au niveau de Mong-Tsé, un lac occasionnel (voir carte ci-dessous ) est ainsi surnommé ironiquement (p. 32) du nom du directeur général du projet, Maxime Getten, Ingénieur en chef des Ponts et Chaussées.


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Les "deux hommes" (Dorpat et Lebret) remontent la voie ferrée vers le Yunnan dans de somptueux paysages, jusqu'à une station à 40 km avant Yunnan-Fou. On est à 2500 km de Hanoï ! "Marguerite" (= Marguerite Tissier), la femme de "Dorpat", et leurs deux petites filles (p. 39) sont en séjour estival dans une pagode bouddhique au débouché d'un grand lac. C'est là que le narrateur va se pencher sur sa vie intime avec l'écriture de poèmes (p. 44), traités de "pièces musicales", sujet sur lequel il reviendra longuement (p. 129).

La conversation amène à évoquer (p. 46-48) le chef administratif de "Dorpat", l'Ingénieur en chef des Mines "Tardenois" (= Lantenois) qui est vu alors comme un "brave homme seulement vaniteux", ami de "Bornier" (= Pierre Termier, le célèbre tectonicien français). C'est l'occasion de rappeler amèrement que Termier (p. 59) s'est imposé (le fait est exact) comme co-auteur d'une note sur la "protogine" corse au début des recherches de Deprat dans l'île ! Malgré sa rancœur, le jeune homme reconnaît que "Bornier" l'a "beaucoup aidé depuis, avec désintéressement" et lui porte "la plus grande sympathie". On parle aussi de "Mihiel" (= Mansuy), pour lequel "Dorpat" dit alors avoir "la plus grande sympathie", alors que "Lebret" le prend pour "un roublard, pire peut-être", ce qui amène (p. 48) "Dorpat" à protester avec force en faveur de ce "travailleur magnifique" (…) "animé par la volonté" (…) "un savant remarquable". Les documents que l'on possède attestent que, jusqu'au début 1917, Deprat avait bien cette opinion de son vieux collaborateur.

Dans le deuxième chapitre (p. 50-86), l'auteur rêve à son enfance dans une famille cultivée et aimante. Il parle des origines franc-comtoises de son père "helléniste", attribuant à sa mère son faciès physique et son intransigeance de protestante alsacienne (il tait curieusement qu'elle était surtout d'ascendance basque !). Ses études universitaires se firent-on peut compléter ce qu'il en dit-à la faculté des sciences de Besançon, avec le jeune professeur Fournier. Le voilà ensuite à Paris, prenant contact avec "Valbert" (= Boule, professeur de Paléontologie au Muséum, place... Valhubert !) - qu'il voit pilleur des résultats de jeunes -, et avec "Mügge" (= Haug, nouveau professeur à la Sorbonne) auquel il attribue une "lourdeur prussienne". Ces appréciations sans nuances tiennent sans doute au fait que Boule et Haug contribueront à la chute de Deprat. Par contre, celui-ci voit en "Moïse" (= Auguste Michel-Lévy, qui devint professeur au Collège de France) "un savant magnifique" joignant "une volonté puissante à une droiture parfaite", ce que l'histoire a retenu. Deprat prépare sa thèse (p. 58) au laboratoire de Minéralogie du Muséum, sous la direction d'Alfred Lacroix. Devenu docteur ès Sciences, il se marie avec Marguerite Tissier, fille de commerçants de Moulins, dont il a depuis longtemps apprécié la droiture et l'esprit scrupuleux (p. 55). Le jeune couple s'installe à Besançon chez les parents Deprat. Jacques obtient (p. 58) une charge de cours libre de Pétrographie à la faculté des Sciences.

À 26 ans, Deprat fait des recherches pour le Service de la Carte géologique en Corse. Se disant "totalement dénué d'ambition" - on peut ne pas le croire ! - et "incapable de se pousser par l'intrigue" - ce qui est beaucoup plus probable -, il confie son appréciation sévère "sur les compétitions féroces, les haines acharnées, les vols éhontés" qui sont trop souvent le lot des milieux scientifiques. Ainsi "Dorpat" nous dit (p. 61) qu'il espérait succéder à "Heyrier" (= Lucien Cayeux) dans son poste de "chef de travaux" à l'École des Mines, mais le professeur Douvillé (que nous retrouverons sous le nom de "Vernollet") fit attribuer le poste à son fils Robert. Miraculeusement arrive une proposition que "Bornier" (= Termier) lui transmet et appuie de tout son poids (p. 62) : une nomination de "Géologue principal" - poste très bien payé - au Service géologique de l'Indochine, sous les ordres de "Tardenois" (= Lantenois). Il doit remplacer bientôt "Mérion" (= Counillon, issu du laboratoire marseillais du professeur Vasseur), brutalement mis à pied (p. 76), à la tête du Service géologique rénové.

Et, en juin 1909, c'est l'installation à Hanoï (p. 67) où "Dorpat" est accueilli avec "une cordialité d'apparence un peu exagérée" par "Tardenois". Vient ensuite le contact avec ses nouveaux collègues : "Diez" (= le capitaine Zeil), jugé piètre géologue ; "Mihiel" (Mansuy) à la "vaste intelligence, sans conteste" ; le préparateur "roumain Munteanu" - en fait Franchini, alias Margheriti, est d'origine italienne - "au visage sympathique". Visite (p. 70) à l'Ingénieur en chef des Travaux Publics, dont dépendent les Mines, "Maxence" (= Constantin), "pas foncièrement un mauvais homme".

Les Deprat, que les parents de Jacques ont rejoints, s'installent dans une vaste demeure coloniale près du Grand Lac. Des relations amicales s'organisent entre les membres de l'équipe géologique. Le célibataire Lantenois s'y associe et reçoit familièrement ses collaborateurs. "Mihiel" est un habitué chez "Dorpat", chez qui l'on voit aussi un ami de jeunesse, le lieutenant "Lamy" (= le futur capitaine Laval). Quelques incidents mineurs surgissent entre "Tardenois" et "Dorpat", l'ingénieur ayant eu la maladresse (p. 82) de vouloir contrôler des textes scientifiques du premier, publiés en métropole.

Dans le troisième chapitre, nous sommes en 1912. "Tardenois" use de ses bonnes relations à Paris pour faire avoir (p. 101) à Deprat et Monsuy le "prix Véretskof" (= Tchihatcheff) de l'Académie des Sciences, Peu après, "Lebret" est censé visiter "Dorpat", ce qui permet de décrire et de vanter l'organisation des vastes locaux, avec laboratoire et musée, du Service géologique : ensemble scientifique "qui vaut tout autre de la métropole et d'ailleurs" (p. 111) dont "Dorpat" dit avoir fait - ce qui est vrai - "un centre vivant et producteur". Il tire cependant un peu la couverture à lui : la construction des bâtiments et leur aménagement sont dus au soutien sans faille de "Tardenois" ! Le rôle de "Dorpat" ne deviendra exclusif dans la marche du Service géologique qu'après le départ de ce dernier en avril 1914. Une réception à la Résidence (p. 130 et suite) est l'occasion de peindre méchamment le personnel dirigeant de la colonie, en particulier l'ingénieur des Travaux Publics "Hazebrouck" (= Bernard Denain). Dans l'assistance, il oppose un entrepreneur honnête, "Lordan" (= son ami Jourdan, qu'il retrouvera à Pau en 1929) à un "entrepreneur canaille", "Ronpié" (= Piéron).

Le chapitre 4 relate un certain nombre d'événements, les uns avant le départ de "Tardenois", les autres avant son retour début 1917. "Dorpat" se complaît à décrire sa vie retirée et laborieuse, ses relations confiantes avec "Mihiel" qui détermine les fossiles que lui confie son jeune chef. La production scientifique est à cette époque impressionnante, tant les descriptions stratigraphiques et structurales de l'un que les mémoires paléontologiques de l'autre. "Tardenois" en assure la promotion à Paris. En dehors du groupe géologique, "Dorpat" cite (p. 147) un haut fonctionnaire des Postes, "Roland" (= Eugène Lorans) qui, lors de "l'affaire" et après elle, sera pour lui un soutien fidèle. Inversement, Mlle "Vergani" (= Madeleine Colani), qu'il va engager au Service, se révèlera un jour sa féroce accusatrice.

Le "Congrès Minéralogique International de Vancouver" (= le Congrès Géologique International d'Ottawa !) va se tenir l'été 1913 (p. 151 et suite). Faut-il croire "Dorpat" quand il affirme que "Tardenois" voulait y aller seul représenter l'Indochine, et qu'il n'obtint de se joindre à lui, avec les crédits nécessaires, qu'après avoir menacé d'y aller sur sa bourse personnelle ? Le Gouverneur général (qui était alors, par intérim, Van Vollenhoven, dont "Dorpat" dit grand bien) aurait, - lui assure "Tardenois" - été sensible à la plaidoirie de l'ingénieur... Les nombreuses lettres, conservées, adressées par Deprat à ses parents montrent que le long voyage maritime de Haïphong à Vancouver via le Japon et les Kouriles, fut "charmant" (p. 158) entre les deux hommes. Deprat reçut un accueil chaleureux des maîtres de la géologie venus de France (p. 160) : "Bornier" (= Termier), "Bourges" (= Lacroix, son ancien patron du Muséum), "Colleryer" (de Margerie), ce dernier le faisant nommer membre de la Commission de la Carte géologique du Monde (ce que le roman n'indique pas !). De plus Deprat est élu comme l'un des Vice-Présidents du Congrès.

Quand il lui annonça cette nomination, "Dorpat" aurait vu "une haine formidable" contre lui, "sur la grosse face blême" de "Tardenois" (p. 161). Cette affirmation contredit les termes d'une lettre de Deprat à ses parents (Toronto, 10 août 1913) : "J'étais bien content" [de cette nomination à la vice-présidence du Congrès]. "J'avais peur que M. Lantenois ne fût vexé" (…) "mais il a très bien pris la chose et m'a dit au contraire qu'il en était très content... ". Il aurait été compréhensible que l'ingénieur ait été vexé. Cependant "la haine" que ses traits auraient traduite doit être une invention de "Dorpat" ! Le roman fait également allusion (p. 162) à "un gros bonnet du ministère" auquel "Tardenois" fait la cour : il s'agit de l'Inspecteur général des Mines P. Weiss ("Geier").

Au soulagement de Deprat, Lantenois va quitter l'Indochine en avril 1914. Son remplaçant, l'Ingénieur en chef "Beauregard" (= André Lochard) est décrit (p. 165) comme "un garçon paisible, modeste" qui va aider le Service géologique. À la même page, "Dorpat" - en contrepoint d'une attaque contre "les camarades" - dit grand bien d'un "ingénieur polytechnicien, Fabre" ; il doit s'agir de Paul Lefebvre, Ingénieur en chef des Travaux Publics. Plus loin, il est question d'un "ingénieur civil des mines, Rangat" (= Garand). Les dernières pages du chapitre (p. 167-175) relatent brièvement la situation au Service géologique jusqu'au début 1917. Le récit de Deprat, écrit 8-10 ans après, probablement sur ses seuls souvenirs, amène un mélange des épisodes dans le temps. On peut vérifier certaines affirmations : sur l'appui qu'il ne ménage pas à "Mihiel" (propositions de promotion accélérée à la classe la plus élevée de Géologue principal et d'attribution de la Légion d'Honneur) ; également sur l'accueil amical qu'il fait à "Guéralde" (= Jean-Louis Giraud), son aîné de 12 ans, qu'il a connu chez "Bourges" (= Lacroix) à Paris et qui, détaché d'un poste de Maître de Conférences à Clermont-Ferrand, l'accablera ultérieurement. Après sept ans de présence sous le climat éprouvant du Tonkin, "Dorpat" avoue sa grande fatigue. La lecture de ses derniers textes scientifiques permet de s'en rendre compte ! Il fait aussi un aveu (p. 175) : dans la bouche de "Lebret" (= son autre lui-même) il admet qu'il n'a pas su diriger ses collaborateurs, en s'efforçant d'être "un ami, non un maître"...

Deuxième partie ("La Poursuite sauvage", p. 179-283). Elle relate les événements en 1917-1918. La mobilisation de Lochard amène donc le retour de Lantenois à Hanoï. À partir de là, les faits relatés dans ce long récit concordent généralement avec les pièces consultables.

Il parle d'abord de la longue mission - la dernière de sa carrière - qu'il vient de réaliser, l'été 1916, dans le Haut Tonkin et dans l'Est du Yunnan chinois. Un "capitaine Vergny" (p. 179) doit probablement reproduire la personnalité du capitaine Francisque Magnin, lié à Deprat. Lors de ses recherches, celui-ci découvre de puissantes séries cambriennes, datées - écrit-il - de "peut-être 200 millions d'années" (on sait aujourd'hui qu'il faut compter plus du double). Elles lui fournissent de très riches faunes de trilobites, que Mansuy déterminera. Ce sera le cas de trois espèces de caractère "européen", sur lesquelles s'appuiera l'accusation de fraude. La mention (p. 187) de l'envoi de blocs de roches à Hanoï est destinée à rappeler que l'un des exemplaires contestés ("Conocephalites emmrichi") fut retrouvé en quantité dans un de ces blocs, ce qui obligea Mansuy à abandonner son accusation sur ce cas.

Un chapitre est consacré aux pensées que "Dorpat" prête à "Mihiel" (p. 201 et suite), ce qui donne l'occasion de rappeler la difficile jeunesse et les problèmes que ce dernier rencontra jusqu'à son embauche comme "préparateur" en Indochine en 1901. La suite des événements rend plausible l'appréciation selon laquelle Mansuy ait souhaité remplacer Deprat à la tête du Service géologique : ce qui aurait expliqué le déclenchement de "l'affaire des trilobites". La dénonciation secrète faite par Mansuy eut probablement lieu dès l'arrivée de Lantenois à Hanoï mais celui-ci ne convoqua Deprat pour l'aviser de l'accusation de Mansuy que quelques semaines plus tard. Cela montre que l'ingénieur a hésité, semblant avoir des doutes (cf. p. 226) sur l'accusation.

Parmi les fossiles contestés, figurent deux exemplaires de trilobites ordoviciens ("Trinucleus ornatus" et "Dalmanites cf. caudata") que "Dorpat" affirme avoir récoltés en 1912 à "Dong-Lé" (= Nui-Nga-Ma), dans des quartzites que ravinent des conglomérats triasiques. Ce lieu, facile à atteindre, est situé à l'extrémité orientale de la "chaîne annamitique", près de "Ha-Tinh" (au Sud de Vinh). Entre le 20 mars et le 10 avril 1917, apparemment sur la demande écrite (p. 219) de "Tardenois", "Dorpat" revient à "Dong-Lé", cinq ans après sa précédente visite. Il affirme (p. 220) avoir trouvé un nouveau débris de Dalmanites, en avoir avisé par lettre l'ingénieur et pense que l'affaire est terminée.

Il en profite pour lancer des banderilles (p. 224) contre "Mihiel" dans le manuscrit d'un futur mémoire relatif à sa dernière mission : "les travaux de M. Henderson [lire : Walcott, le grand paléontologiste américain] ont rendu facile la détermination de la plupart des échantillons recueillis par nous". Mis au courant, "Tardenois" intime l'ordre de supprimer cette phrase, insolente à l'égard du déterminateur "Mihiel" !

Et voilà que "Dorpat", pour discréditer cette fois l'ingénieur, rappelle (p. 227) une "affaire de Tourane" dans laquelle "Tardenois" aurait été impliqué dans un rapport de police. Par la suite, une lettre de Deprat à son vieux maître Lacroix (du 19-10-1918) s'étendra sur cette "ignoble affaire de moeurs, aussi répugnante qu'on la puisse imaginer, par conséquent un perverti, pris en flagrant délit" (…) "avec un coolie de bas étage". L'époque victorienne et le bannissement d'Oscar Wilde n'étaient pas loin, et on s'explique l'indignation de Deprat, à la dure morale héritée de sa mère, ce qui - un siècle après - peut faire sourire ! On doit cependant condamner Deprat d'avoir employé de tels arguments à l'égard d'un homme qui, blessé au plus profond de lui-même, ne va plus, fort logiquement, songer qu'à abattre son subordonné.

Les relations s'enveniment du fait d'une initiative intempestive de Deprat, que celui-ci (p. 238) qualifie lui-même de "maladresse" due à "un degré d'énervement compréhensible"... Il déterre une vieille note de Lantenois (1907) traitant du littoral tonkinois : l'ingénieur y aurait pris la surface de transgression du Trias supérieur (Rhétien) sur le Permien pour une grande faille ! Et Deprat d'adresser à Lantenois - son chef hiérarchique - "une demande officielle d'explication", ce qui va conduire ce dernier à des réactions en chaîne.

Première mesure : en août 1917 - contrairement à ses engagements - il fait expédier (p. 234) secrètement au professeur Douvillé, à Paris, les fossiles contestés. Deuxième mesure : le 1er octobre, il donne l'ordre à Deprat de le suivre sur le terrain à "Dong-Lé" (= Nui-Nga-Ma), ce que l'intéressé, jugeant la demande insultante, refuse. Il est suspendu de son poste de "chef du Service géologique" et traduit devant une "Commission d'Enquête", au titre de "refus d'obéissance et accusations injurieuses envers un supérieur" (p. 244). Deprat va donc être rétrogradé (p. 252) à la classe la plus basse de son grade de Géologue principal : 3 voix - celles de 3 ingénieurs, dont celle du président de la commission, "Maxence" (= Constantin) - l'emportent sur celles du rapporteur, le conseiller à la cour "Chaudesaigues" (= Thermes) et d'un "résident" (= Pasquier, futur gouverneur général de l'Indochine). La révocation est de justesse évitée. Brisé et pris de fureur, "Dorpat" entre (p. 254) à l'hôpital psychiatrique du Dr "Hortual" (= Ortolan). Nous sommes à la mi-février 1918.

Il en est extrait à la fin du mois pour "une visite contradictoire aux rochers de Dong-Lé" (p. 257) devant un groupe de cinq observateurs, la plupart incompétents en géologie. Cette fois, aucun fossile n'est découvert, ce qui amène "Tardenois" à triompher (p. 259). "Dorpat" remet au résident supérieur (= Louis Conrandy), qui dirige le groupe, le débris fossile qu'il dit avoir récolté au printemps précédent.

Le 4 mars 1918, parvient à Hanoï (p. 261) le rapport du professeur "Vernollet" (= Douvillé) sur les fossiles envoyés à Paris. Pour lui, ces trilobites sont d'origine européenne. On relèvera que leur découverte avait été annoncée avec mention de leur cachet européen de 1910 à 1917 aux Comptes-Rendus de l'Académie des Sciences par l'illustre académicien, sans qu'il ait, alors, émis le moindre doute sur la provenance ! Le rapport de Douvillé avait été co-signé par "Bornier" (= Termier) et par "Bourges" (= Lacroix), c'est-à-dire les deux maîtres de Deprat, en qui celui-ci voyait ses logiques défenseurs...

À la faveur de ce document, Lantenois obtient la formation d'une nouvelle "Commission d'Enquête", consacrée cette fois au problème des trilobites. Le conseiller à la cour "Berthalle" (= Habert) est chargé du dossier (p. 268), qu'il conclura par un rapport reprenant les conclusions de Douvillé et faisant porter les soupçons de fraude sur Deprat. Jusque-là, ce dernier avait affirmé être le découvreur des trilobites incriminés. Il ne met pas en doute la conclusion de Douvillé, savant respecté, et ne voit qu'une explication : on a dû substituer des échantillons "européens" de collections aux exemplaires qu'il a remis après ses missions de terrain. Ses anciens collaborateurs sont interrogés. Son ami "Munteanu" (= Margheriti), terrifié à l'idée de perdre son poste, se dérobe (p. 271). Mlle "Vergani" (= Colani) et "Guéralde" accablent leur ancien chef dont ils supputent la perte (p. 272). Seul l'ancien chef de service révoqué, "Mérion" (= Counillon), témoigne contre Mansuy. Les derniers paragraphes du chapitre 3 de la 2e partie traitent de l'accélération des événements. "Dorpat", atteint par le pire désespoir, part un soir en barque sur le Grand Lac (p. 273) avec son fusil de chasse et envisage de se suicider, y renonçant à la pensée de sa famille. Revenu chez lui, il aurait composé "longuement sur du papier à musique"(p. 277) mais on doit traduire : il s'agit d'un long poème, sous le titre "Au milieu du chemin", avec les vers de Dante en exergue ("Nel mezzo del cammin di nostra vita, Mi ritrovai per una selva oscura, Che la dirita via era smarrita" : Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai dans une forêt obscure, ayant perdu le cours de la bonne route... ). Ainsi Deprat imagine-t'il que, placé à la proue d'un navire fondant la mer (de la Science !) avec ses débuts triomphants, il voit venir pour l'assaillir les navires corsaires d'anciens compagnons, auxquels jamais - écrira-t'il - "mon bateau … ne se joindra ; si leur nombre croissant rend la lutte impossible … sous ses couleurs il sombrera". Ce beau poème, "écrit au temps des écoeurements" - a-t-il ajouté in fine - est resté inédit dans des papiers familiaux. On a peine à croire que, lors de cette phase tragique de son existence, Jacques Deprat, face à lui-même, n'ait pas exprimé là son affirmation d'être victime et non coupable.

La conclusion du "Rapport Habert" souligne les charges contre Deprat mais indiquent qu'il est impossible de constituer à Hanoï une commission compétente en matière géologique ou présentant une réelle impartialité. Il suggère le renvoi en France (p. 281). Débarrassant l'administration de Hanoï d'une affaire empoisonnée, le Gouverneur général (Albert Sarraut) propose cette solution à Deprat, qui accepte et laisse croire à son ancien maître Lacroix (lettres des 19 octobre et 15 novembre 1918) que cette décision résulte de sa demande - ce qui est un peu solliciter les choses - et que Lantenois a été obligé de suivre.

Acteurs principaux du drame (Mansuy restant à Hanoï), Lantenois et Deprat vont quitter l'Indochine. "Dorpat" écrit (p. 281) à tort que "Tardenois" réussit à se faire embarquer quinze jours avant lui pour mieux préparer la suite à Paris. C'est inexact : l'ingénieur, dont le bateau a été retardé, quittera Haïphong une semaine après Deprat qui, avec sa famille (seule sa mère, devenue veuve, restera un temps à Hanoï), embarquera pour la France le 2 février 1919. Avant le départ, il aurait reçu (p. 282) un adieu sympathique de "Munteanu" (= Margheriti), factotum du Service géologique, et de son ancien compagnon de courses "Hin-Boun" (= le "prince laotien" Oum-Khan). Dès le 31 janvier 1919 (et jusqu'à 1922), Charles Jacob, en congé de son poste de professeur à l'Université de Toulouse, va remplacer Deprat à la tête du Service géologique de l'Indochine.

Troisième partie (... La Caravane passe : p. 285-366). Elle se déroule en France. Voilà donc, en mai 1919, "Dorpat" à Paris (p. 287). Il va être confronté avec "Tardenois", devenu Inspecteur général des Mines dans la métropole, devant une "Commission des Savants" dont la composition a été clairement préparée en sous-main (p. 290-292). Le président de la Société géologique, Emmanuel de Margerie (= "Colleryer") dirige les débats, qui se tiennent dans le laboratoire de Géologie de Lucien Cayeux (= "Heyrier") au Collège de France. Avec lui, on trouve "Antoine" (= Léon Bertrand, professeur à la Sorbonne, ce qui est l'occasion de l'accuser d'avoir pillé "Argelès", pseudonyme d'Arthur Bresson, dans ses travaux pyrénéens) ; "Tierseau" (= Chudeau), dont "Dorpat" rappelle que, chargé de cours à Besançon, il a été muté au lycée d'Alger pour affaire de mœurs, avant d'être "repêché" pour des explorations au Sahara et protégé par le professeur "Mügge", c'est-à-dire Haug ; enfin "Hérault" (= Bergeron, auteur de travaux dans l'Hérault !), professeur à l'École Centrale, seul membre de la commission à bien connaître le Paléozoïque et les trilobites. "Tierseau" remplace en fait Paul Lemoine, professeur de géologie au Muséum, qui a manifestement refusé de participer à ce "jury", Haug et Boule s'étant également récusés.

Les douze séances vont se tenir pendant le mois de mai au "Conservatoire des Exploitations minières" (= Collège de France), place Marcelin Berthelot. La discussion porte d'abord (p. 294) sur un fossile rapporté du Yunnan en 1910 (Dionide formosa) déterminé peu après par "Vernollet" (= Douvillé) : la présence en Extrême-Orient de cette forme européenne classique de l'Ordovicien n'avait pas alors étonné le célèbre académicien. "Dorpat" comptait sur l'amitié d' "Heyrier", mais celui-ci l'abandonne à la suite d'une incorrection : "Dorpat" ayant fait état d'une lettre personnelle dans laquelle Cayeux critiquait les méthodes du Corps des Mines ; texte que, candidat à l'Académie des Sciences (p. 296), celui-ci ne souhaitait évidemment pas voir ébruité !

L'attitude suicidaire de Deprat est attestée par son refus des "perches" qui lui auraient été tendues (p. 299) en invoquant des malentendus, des mélanges accidentels... Il reprend son ultime défense en réaffirmant que les fossiles contestés ont été introduits dans ses récoltes pour remplacer les échantillons de ses campagnes de terrain.

C'est alors que le débris de Dalmanites qu'il affirme, celui-là, avoir trouvé à "Dong-Lé" (= Nui-Nga-Ma) au printemps 1917 et qu'il a remis au résident Conrandy, va occasionner sa perte. "Heyrier" (= Cayeux), grand spécialiste de pétrographie sédimentaire, a fait tailler la gangue du fossile et a reconnu un faciès très particulier (un grès à anatase et rutile), identique à celui des couches contenant le même fossile en Bohême. Cet argument - massue laisse Deprat sans voix. Or on sait aujourd'hui, où la pétrographie sédimentaire a fait d'immenses progrès, que cet argument est sans réelle valeur.

"Dorpat" accepte la conclusion de Cayeux et suppose alors (p. 303, et cf. p. 310-311) que le débris fossile qu'il a recueilli en 1917 avait dû être déposé avant sa venue, par "Tardenois", qui avait visité les lieux, seul, quelques jours auparavant ; l'ingénieur aurait voulu que Deprat "découvre" aisément le fossile ! Une telle accusation - qu'il n'osa pas formuler devant la "Commission des Savants" - nous semble ridicule. Si acharné qu'il ait été à vouloir perdre Deprat, on voit mal l'Ingénieur en chef déposer le fossile (un minuscule débris, dont on a le dessin) pour qu'il soit miraculeusement découvert. Il est plus vraisemblable que Lantenois avait voulu voir le site et se faire une opinion.

À la dernière séance auraient été lues (p. 304) diverses lettres faisant état d'appréciations défavorables sur Deprat, émanant de divers personnages qu'il aurait indisposés à diverses époques : "Diez" (= le capitaine Zeil), "Guéralde" (= Giraud), "Mügge" (= Haug) et "Valbert" (= Boule). Et le verdict tombe : disculpant Mansuy (que Deprat accusait), "la Commission, à l'unanimité [Bergeron était cependant décédé avant la fin des réunions], conclut à la culpabilité de M. Deprat".

Brisé, celui-ci a baissé les bras. Il se réfugie avec les siens "dans la petite ville de province où vivait la famille de sa femme" (p. 309) : il s'agit de Nevers, où sont les Tissier. Là, dans un relatif anonymat, il tait ses épreuves. Le "verdict" de la "Commission des Savants" n'ayant pas valeur légale, une "commission d'enquête" disciplinaire doit être constituée. Deprat se fait assister d'un avocat, "Me Larroy" (= Me Chabrol), pour tenter d'éviter la révocation. Mais, en octobre 1919, une loi d'amnistie générale (p. 314) - à la suite de la conclusion de la guerre - est promulguée et arrête toutes les poursuites en cours. Deprat, ayant apparemment perdu tout sens des réalités, semble avoir pensé qu'une telle enquête lui aurait permis de mettre Lantenois en difficulté. Il espérait aussi (p. 316) que seraient cassés les arrêtés le rétrogradant et lui enlevant son poste de chef de service. Son ami "Lamy" (= le capitaine Laval) lui aurait conseillé (p. 317) d'abandonner la recherche géologique et d'entrer dans l'industrie. Le temps passa, l'administration ne sachant manifestement quoi faire. On trouva enfin un moyen d'éliminer Deprat en décidant une réorganisation du Service géologique de l'Indochine : le 11 novembre 1920, le cadre des géologues de la Circonscription des Mines est supprimé, Deprat étant licencié et Mansuy nommé Conservateur du Musée du nouveau service ! Dernier coup : le Conseil de la Société géologique de France (p. 324), présidé par "Colleryer" (= E. de Margerie), le radie "pour cause d'indignité"...

"Dorpat", dans un prétendu échange intellectuel avec "Lebret", discute alors longuement pour savoir s'il est capable, à 40 ans, de changer de métier (p. 325-328) et de se consacrer à l'écriture. Peu après, les actions judiciaires qu'il a engagées (p. 329) en Indochine (service du Contentieux, son premier avocat défaillant est remplacé par Me Berthellot) et à Paris (Conseil d'État, où son défenseur était Me Chabrol) obtiennent des résultats décevants. Le capitaine Laval ("Lamy), chargé de la vente des biens de la famille à Hanoï, rencontre le professeur Charles Jacob - le remplaçant de Deprat - qui le reçoit aimablement et lui aurait dit que, malgré "l'affaire", plusieurs membres de la "Commission des Savants" de Paris (on songe à L. Cayeux, comme aussi à Pierre Termier) seraient disposés, s'il en faisait la demande, à lui faire avoir une chaire en France. Hérissé contre ce qu'il estime être une humiliation, Deprat rompt avec son vieux camarade...

"Dorpat s'effaça" (p. 331). L'apprentissage au métier de romancier se faisant avec difficulté, il ne cèle pas le découragement de son épouse et leurs accès d'humeur réciproques, ni les médisances du milieu provincial qui le prend pour un oisif (p. 336), sans parler des difficultés à trouver un éditeur pour ses premiers manuscrits. La proposition d' "une grosse situation pécuniaire" (p. 340) le déconcerte : il s'agit peut-être d'un poste de professeur à Constantinople. Sa perplexité est exposée dans le chapitre 3, à l'occasion d'une partie de campagne aux environs de Decize où sa belle-famille possède une maison (p. 348) : il s'agit d'un pavillon à Bidelon, dans la commune de Devay. "Dorpat" hésite entre l'écriture et le retour à la géologie, un instant caressé par la découverte - écrit-il - de fossiles, sans doute dans les marnes du Lias, lors de ses pérégrinations !

Peu après - nous devons être en 1925 -, plusieurs manuscrits sont acceptés pour publication. Deprat est convoqué par "Largaux" (= Claude Farrère, membre de l'Académie française), à qui avait été communiqué un premier texte (probablement "Les Conquérants", déjà publié en 1924 avec l'aide d'amis, chez un petit éditeur). "Largaux" l'introduit chez Albin Michel, qui réédite "Le Conquérant" et restera jusqu'à la fin son éditeur principal. "Dorpat" relate avec satisfaction (p. 349-354) son entretien avec cet homme alors célèbre, décrit comme "un grand chef d'orchestre", introduit à la "Société Beethoven" (= Albin Michel ?), les manuscrits étant traités de pièces musicales...

Suit un chapitre où "Lebret" réapparaît chez "Dorpat", ce qui occasionne un exercice d'introspection. Il s'interroge sur "la gloire" des découvertes scientifiques. Une allusion est faite (p. 356) à "Valais" (il s'agit probablement du professeur Lugeon, à Lausanne), qui se poserait des questions sur "l'affaire". L'esthète apparaît quand il dit avoir été retenu, dans les pires moments de désespoir, par "la beauté des cieux, la griserie de l'air vif, le frissonnement des brises sur les eaux... ". Et il fait défiler (p. 360-365) les acteurs du drame qu'il a traversé, donnant une appréciation finale sur eux : "Mihiel", qu'il dit avoir "tant aimé", dont il reconnaît qu' "il était intelligent, remarquablement". Cette opinion est vérifiable car, dans une lettre à Lacroix du 23 octobre 1916 (quatre mois avant la dénonciation de Mansuy à Lantenois), Deprat voit en Mansuy "un travailleur formidable et un haut esprit, allié à une âme généreuse" !

On peut s'étonner que Deprat - petit-fils d'un tailleur de Dôle dont le père était sabotier - reprenne, pour tenter d'expliquer (p. 363) les "appétits sans contrôle" qu'il prête à Mansuy et à Lantenois, la thèse de Paul Bourget : sur la nécessité de "deux ou trois générations de polissage" pour éviter ces "barbaries savantes" !

Apparaissent alors (p. 363) les "faces rusées" des maîtres parisiens qu'il connut : "Colleryer" (= de Margerie), "Antoine" (Léon Bertrand), "Mügge" (Haug) ; "Valbert" (= Boule). On remarquera que ni Pierre Termier, ni Alfred Lacroix - ses anciens maîtres - ni Lucien Cayeux ne sont plus objet de vindicte. Les images d' "Argelès" (= Bresson), de son prédécesseur "Mérion" (= Counillon) à Hanoï, assassiné, viennent enfin.

Résumant son attitude intransigeante ("ne pas se rendre, jamais"), l'ouvrage se termine par la question : "Suis-je un vaincu ?" à laquelle aurait répondu sa femme : "C'est toi qui remportes la victoire", réplique singulière quand on songe aux difficultés de l'existence qui, jusqu'à sa mort en 1935 dans les neiges pyrénéennes, pesèrent sur Jacques Deprat et sur les siens...

Quelques remarques finales

On peut essayer de voir "l'affaire des trilobites" de plus haut.

I. La question de "la fraude".

Deux appréciations sont possibles.

Première éventualité : il n'y a pas eu fraude, les exemplaires contestés, dont le nombre a varié de 6 à 10, ont bien été récoltés en Extrême-Orient. C'était la première affirmation de Deprat, qu'il renonça à défendre devant le verdict de Douvillé. C'était, il faut le rappeler, ce qu'admettait, avant 1917, Mansuy lui-même dans ses mémoires. Jusqu'à maintenant, même si, dans la localité de Nui-Nga-Ma, on n'a pas retrouvé les trilobites que Deprat y affirme avoir découverts (il s'agit d'un argument négatif, par essence discutable), on sait que Fromaget, qui sera un lointain successeur de Deprat à Hanoï, a cité des formes ordoviciennes analogues ("Dalmanites cf. socialis" et "Trinucleus cf. ornatus") – a priori "européennes" elles-aussi ! – dans la même chaîne annamitique, en 1927 et 1954. Et l'on sait actuellement que certains trilobites (genres et parfois espèces) se retrouvent au Cambrien tant au Maroc (Pierre Hupé l'annonça dès 1950) et en Europe méridionale que dans le Sud-Est de l'Asie, ce dont Mansuy affirmait véhémentement l'impossibilité. C'est dans ce sens qu'avait été conclue l'enquête de 1990 : pas de crime, et donc pas de coupable !

Deuxième éventualité : les trilobites contestés viennent bien d'Europe. C'est l'opinion que Mansuy souffla à Douvillé en 1917. Plus récemment, Jean-Louis Henry (1994), spécialiste de ces trilobites, que j'interrogeai sur les deux exemplaires retrouvés du "procès" et sur les figurations des autres formes contestées, conclut lui aussi, pour les exemplaires ordoviciens, à la réalité de la fraude. S'il en est ainsi, deux hommes, Deprat et Mansuy, peuvent être soupçonnés.

Deprat est un géologue cartographe et tectonicien. Ce qu'il sait sur les faunes du Paléozoïque a été appris auprès de Mansuy en Indochine. Il lui aurait certes été aisé d'opérer des mélanges lors de ses missions, mais pour cela il aurait dû amener avec lui ces fossiles européens en partant de France, où il n'est pas revenu jusqu'en 1919, et décidé à frauder sur des problèmes dont il ignorait alors l'existence. Toutefois, devenu chef de service, dans une situation financière enviable, auréolé scientifiquement en France et bientôt internationalement, on ne saisit pas les raisons que cet homme d'une vive intelligence (que tous, même ses accusateurs, ont soulignée) aurait trouvées à embellir ses très importants résultats par de telles misérables opérations. Il aurait fallu qu'il soit durablement devenu fou, ce que le déroulement de sa vie ne permet guère de soutenir.

Mansuy, lui, a 53 ans quand Deprat arrive en Indochine. Il s'y trouve depuis 1901 comme "préparateur" de Lantenois, passant "Géologue" en 1904 et atteignant le grade de "Géologue principal" en 1910. Le poste de chef de service est alors vacant, par suite de l'élimination par Lantenois de son occupant Counillon. Et voilà qu'arrive le jeune Deprat auquel la direction du service va enfin être donnée en 1913. Mansuy, malgré son manque de diplômes, peut avoir espéré, vu son âge et son ancienneté en Indochine, obtenir ce poste. Il peut aussi avoir légitimement rapporté de France, comme l'avait fait Counillon, des fossiles de comparaison. Sa singulière amitié avec l'Ingénieur en chef Lantenois - qui, en 1937, assistera Mansuy lors de ses derniers jours à Paris et expédiera les faire-part de décès - permet d'assurer que la protection de l'Ingénieur en chef lui est acquise. Si Mansuy a monté l'affaire, on devrait alors suivre Raymond Furon (1955) et Arthur Birembaut (1963) qui, innocentant Deprat, ont désigné Mansuy comme étant le coupable qui a voulu discréditer le précédent. Notre enquête de 1990 avait refusé d'envisager un tel machiavélisme...

Pièces complémentaires.

Une appréciation est fournie par une lettre de l'Académicien russe Alexander I. Zhamoida (Saint-Pétersbourg) qui, ayant lu le texte sur "L'Affaire Deprat" (1990), m'écrivit le 20 novembre 1997 en m'autorisant à en faire état. Ayant dirigé en 1960-62 un groupe de géologues russes et vietnamiens en vue d'une carte géologique du Nord-Vietnam, il eut accès à certaines archives sur l'affaire Deprat, conservées à Hanoï, et eut l'occasion de fouiller sans succès le site de Nui-Nga-Ma. Cependant ses collègues et lui ont trouvé, en bien des points du haut Tonkin des trilobites ordoviciens et siluriens "proving extensive distribution of the Ordovician in South East Asia" (ce que Mansuy mettait en doute), "Jacques Deprat appeared to be right". Concernant le problème d'une fraude, le professeur Zhamoida ajoute : "I personnaly can not state anything; however, I do not below in forgery of trilobites, or that Deprat distinguished fictious Cambrian or Ordovician horizons in Yen-Minh Sheet" (= extrême Nord du Tonkin) ", about which Mansuy wrote".

Tout récemment, B. Granier m'avise que Robert B. Stokes ("Deprat's trilobites and the position of the Indochina Terrane in the Early Palaeozoic" : Proc. Intern. Symp. on Geoscience Resources and Environments of Asian Terranes "GREAT 2008", Bangkok, Thailand, p. 201-206) vient de conclure à ce sujet : "The occurrences recorded by Deprat from Yunnan and Vietnam are accepted as valid and, along with subsequent trilobite records" (cf. Jacob, 1921 ; Fromaget, 1927 et 1941; Dussault, 1925) ", their relationships to terrane boundaries are established". Stokes propose une reconstitution globale révisée des divers terranes à l'Ordovicien supérieur : l'Indochine est ainsi replacée au voisinage de l'Europe centrale-méridionale, à la bordure nord du Gondwana. Et de conclure de son examen de la question : "I support the conclusions of Durand-Delga" (1990) "and accept the innocence of Deprat".

II. Appréciation de l'œuvre scientifique.

On peut affirmer aujourd'hui l'importance et la qualité des résultats scientifiques, en général, de Jacques Deprat, en s'accordant avec Pierre Termier qui voyait initialement en lui, tant comme pétrographe que tectonicien, l'un des meilleurs jeunes géologues français. En 1921, Charles Jacob est chargé de s'attaquer à l'œuvre de Deprat en Indochine. Il doit cependant reconnaître que "la découverte et les résultats des fossiles à cette date sont dus [en premier] à M. Deprat". De même la carte géologique au 1.000.000e, publiée par Jacob la même année, reprend l'esquisse de son prédécesseur, et admet qu'il y a bien en Indochine des charriages comme, "le premier", en a parlé Deprat : cette interprétation de tectonique tangentielle dans le Paléozoïque du Haut-Tonkin, longtemps mise en doute, est de nouveau remise en valeur. Il est enfin utile de citer les mémoires - violon d'Ingres de Deprat - consacrés aux Fusulinidés d'Extrême-Orient. Retrouvées inopinément, les préparations microscopiques de ces foraminifères ont été revues par Maurice Lys (1994) : celui-ci a conclu à la grande valeur des descriptions de la multitude de formes définies par Deprat, qui avait défendu une biozonation du Permien que des critiques malveillants (M. Colani, J. Gubler) avaient mise en doute.

Le rôle de Mansuy a été essentiellement de déterminer, avec une compétence reconnue, les fossiles recueillis par les géologues de terrain du Service géologique et particulièrement, de 1910 à 1916, ceux de Deprat. Abordant à 45 ans la recherche scientifique, le vieil autodidacte avait acquis ses connaissances sur les faunes paléozoïques - qui firent l'objet de nombreux mémoires appréciés - auprès du professeur Douvillé, lors de longs séjours à l'École des Mines de Paris.

III. Au sujet du comportement des acteurs du drame.

La personnalité de Deprat apparaît écrasante. Formé par les maîtres les plus réputés de son époque, il s'est persuadé posséder une valeur exceptionnelle, supportant mal la contradiction. Sûr de lui, très personnel, cet homme tout d'une pièce était incapable de compromis. Son appréciation sur les hommes est d'une déconcertante naïveté mais, quand les faits le détrompent, il va montrer une agressivité sans nuances, ce qui lui ôtera rapidement la sympathie des puissants. Son comportement irresponsable, lors de "l'affaire", est sans aucun doute la cause essentielle de sa chute.

Mansuy, grand laborieux à l'incontestable conscience professionnelle, ayant en particulier organisé un beau musée au Service géologique de Hanoï, possède un caractère secret et envieux, en relation avec la difficile première moitié de sa vie. C'est un être à double visage, ayant réussi à masquer sa pensée à l'égard de Deprat jusqu'au retour de Lantenois en 1917 qui va lui permettre d'abattre son jeune chef de service. Les honneurs exceptionnels que, revenu en France en 1926, Mansuy reçut dans ses dernières années furent, pour les maîtres de l'époque - à l'Académie des Sciences ou à la Société géologique - une manière de se rassurer sur la validité de leur condamnation de Deprat.

Que penser de Lantenois ? Il n'y a pas lieu de douter de sa bonne volonté à l'égard de ses collaborateurs géologues : dans ses diverses affectations, il en a favorisé l'action en développant les moyens matériels. Il a lourdement voulu passer lui-même pour géologue : ayant suivi à l'École des Mines l'enseignement de Marcel Bertrand, se liant d'amitié avec son "camarade" Pierre Termier, il sut cultiver ses relations avec le monde universitaire parisien. Homme hésitant, sans doute vaniteux mais de comportement quotidien simple, le "brave homme" qui accueillit Deprat en 1909, se mua en fauve féroce lorsque celui-ci utilisa des arguments offensants, et parfois choquants, sur la probité scientifique et sur l'honneur de l'Ingénieur en chef...

Le temps a passé. L'importance réelle de la "fraude" - est-elle réelle et qui en serait l'auteur? - apparaît aujourd'hui quelque peu dérisoire (une dizaine de substitutions). Elle est sans commune mesure avec les conséquences qu'elle engendra pour le développement des recherches géologiques en Indochine et la "pollution" de l'atmosphère du microcosme géologique parisien de l'époque. Un de ses effets les plus regrettables fut l'exclusion de l'un des meilleurs acteurs de la géologie française d'alors. Doit-on s'en consoler en songeant que sa personnalité, restaurée, a retrouvé de nos jours ses couleurs ? Dans "Les Chiens aboient...", Jacques Deprat nous donne, sans doute avec des touches parfois excessives, un tableau vivant de ce que fut l'atmosphère coloniale de Hanoï et une image cruelle mais réaliste du monde géologique parisien dont, grâce à cet ouvrage, certains noms ont été tirés de l'oubli du temps qui passe...