Préface

L'affaire des Trilobites : thème de "Les Chiens aboient... "
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Michel Durand Delga
 

Trois acteurs principaux ont joué ce drame : le géologue Jacques Deprat (1880-1935) - son nom a qualifié "l'affaire" -, le paléontologiste Henri Mansuy (1857-1937), l'Ingénieur en chef des Mines Honoré Lantenois (1863-1940). Le milieu géologique francophone en fut secoué autour de 1920, et l'écho s'en est poursuivi épisodiquement jusqu'à notre époque. Une longue enquête lui a été consacrée (Travaux du Comité français d'Histoire de la Géologie, "L'affaire Deprat", 1990, (3), t. IV, p. 117-212). Les résultats en ont été utilisés par un best-seller en anglais de Roger Osborne ("The Deprat Affair", Jonathan Cape éd., 1999 ; réimprimé en édition de poche en 2000), et plus récemment dans la thèse de Jean Béhuc Gueteville ("Les questions posées par la fraude scientifique : le cas Deprat", École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris, 2005).

Formé auprès de grands maîtres, Alfred Lacroix pour la pétrographie et Pierre Termier pour la tectonique, Jacques Deprat consacre sa thèse à l'île d'Eubée en Grèce, puis travaille en Corse pour le Service de la Carte géologique : le premier, il décrit le spectaculaire volcanisme permien et affirme le charriage "alpin" des Schistes lustrés de l'Est de l'île. Il est tenu par Termier "non seulement comme pétrographe mais aussi comme tectonicien, l'un des meilleurs parmi les jeunes savants". Ainsi est-il recruté au Service géologique de l'Indochine par l'Ingénieur en chef Lantenois, qui coiffe la direction des Mines de la colonie.

Installé à Hanoï avec les siens, Deprat réalise de 1909 à 1916 un travail de terrain considérable et monte un Service modèle dont l'activité se traduit par un nombre impressionnant de mémoires imprimés. Deprat est assisté, entre autres, par Henri Mansuy, ancien ouvrier autodidacte, engagé en 1901 au Service géologique de l'Indochine par Lantenois. Quoique sans aucun diplôme, Mansuy deviendra un spécialiste apprécié des faunes paléozoïques, formé lors de séjours à Paris, à l'École des Mines, par le professeur Henri Douvillé. Ainsi va-t-il déterminer les fossiles récoltés par Deprat mission après mission. Les résultats obtenus par les deux hommes sont tellement importants qu'en janvier 1917, à la Société géologique de France, à Paris, Pierre Termier et Emmanuel de Margerie - autre "pontife" de l'époque - font assaut d'éloges envers les deux hommes et réclament pour eux "une récompense nationale". Le général Jourdy, qui préside alors la Société, célèbre à son tour spécialement Deprat, auteur des "formidables nappes préyunnanaises".

En 1914, l'Ingénieur en chef Lantenois rentre en métropole. Son successeur André Lochard laisse toute latitude à Deprat qui, depuis 1913, a été nommé enfin Chef du Service géologique. Début 1918, Lantenois reprend ses fonctions à Hanoï, Lochard étant mobilisé. Et le drame va commencer. Mansuy semblait jusqu'alors en excellents termes avec Deprat, les documents conservés l'attestent. Lors d'entretiens secrets avec Lantenois, il accuse son jeune chef de forfaiture pour avoir introduit des trilobites amenés d'Europe dans ses récoltes en Extrême-Orient. Le nombre des exemplaires contestés ira de 6 à, finalement, 10, du Silurien, de l'Ordovicien et du Cambrien. Il faut rappeler que les récoltes du seul Deprat entre 1909 et 1916 se chiffrent à des milliers de fossiles (la seule mission 1916 en comptant quelque 2500) qui, à l'exception des exemplaires de l'accusation, n'ont jamais été contestés quant à leur origine. Tous ces fossiles avaient été déterminés par Mansuy et figurés par celui-ci dans des mémoires signés par les deux hommes. Dans un certain nombre de cas, le professeur Douvillé a entériné les déterminations de ces trilobites dont la provenance extrême-orientale n'a été remise en question que longtemps après, à partir de 1918.

Ainsi alerté par Mansuy, Lantenois convoque Deprat, qui nie formellement toute fraude. Sa première réaction est d'affirmer qu'il a bien récolté ces trilobites dont il a, dans les textes avec Mansuy, souligné chaque fois dans les publications le cachet européen. Il ajoute qu'il n'y a aucune objection de principe à l'extension en Asie orientale de formes déjà connues en Europe. Un "Rapport Hébert" recueille cette défense de Deprat, qui se cabre violemment contre une injonction de Lantenois, son chef hiérarchique, de fouiller devant lui l'un des sites, à Nui-Nga-Ma en Annam, d'où proviendraient deux des trilobites contestés, afin d'en chercher de nouveaux exemplaires. Le refus de Deprat amène la réunion d'une "Commission de discipline" qui le suspend de son poste de chef de service, et le rétrograde pour "refus d'obéissance". Suivent divers événements tragi-comiques qui agitent "la potinière" de Hanoï ! On les retrouvera dans "Les Chiens aboient…".

En août et décembre 1917, Lantenois fait secrètement - contrairement à ses engagements - et maladroitement, expédier à Paris les trilobites contestés et les documents imprimés qui les ont décrits, plus des commentaires confidentiels de Mansuy. Cette fois, Douvillé est formel : les fossiles viennent d'Europe. Il fait signer son expertise par Lacroix et par Termier, les deux anciens maîtres de Deprat. Celui-ci est atterré mais il est convaincu par l'autorité de Douvillé. Et il crie à la machination, prétendant que ses propres fossiles ont dû être remplacés par des exemplaires d'origine européenne lors de l'envoi secret de Lantenois. Mais il est aisé à Douvillé de montrer que les fossiles qu'il a reçus s'identifient à ceux qui ont été figurés dans les mémoires imprimés signés par Deprat et par Mansuy. Deprat imagine alors que les substitutions ont été faites par Mansuy dès qu'il remettait ses récoltes à ce dernier, à la fin de ses missions. Et il s'effondre, physiquement et moralement.

À ce stade, la procédure disciplinaire s'enlise, car personne à Hanoï n'est apte à juger un litige scientifique. Le gouverneur général offre à Deprat, qui accepte volontiers, de renvoyer la question en métropole. Une "Commission des Savants", constituée par le ministre des Colonies sur proposition du Conseil de la Société géologique de France, présidée par Emmanuel de Margerie, ami de Lantenois, se réunit en mai 1919 au Collège de France, dans le laboratoire de Lucien Cayeux. Après douze pénibles séances où s'affrontent Deprat et Lantenois, tous deux crispés et outranciers, la sentence est prononcée : elle innocente Mansuy et condamne "à l'unanimité" Deprat. La commission n'a pas jugé bon d'interroger Mansuy - le vrai accusateur - resté à Hanoï sur décision de Lantenois. En outre E. de Margerie fait radier Deprat de la Société géologique.

Le proscrit disparaît de la science. Grâce à des aides familiales ou amicales, sa famille et lui subsistent, établis d'abord dans le Nivernais puis, à partir de 1929, à Pau. Deprat se reconvertit en homme de lettres. De 1926 à 1935, il va écrire treize romans, généralement publiés chez Albin Michel. Il sera cité en 1930 pour le prix Goncourt, et obtiendra en 1931 le Grand Prix des Français d'Asie, son roman "Le Colosse endormi" étant préféré à "La Voie Royale" de Malraux ! Il est bien introduit dans le monde littéraire d'alors. C'est surtout "Les Chiens aboient..." (1926) qui nous importe ici : il y dénonce férocement ses accusateurs, ce qui provoqua des réactions indignées des puissants de l'époque en géologie, dépeints sans complaisance. Les ouvrages de Deprat étaient signés "Herbert Wild" ("wild"= sauvage !). C'est aussi sous ce nom qu'il était connu dans le monde des pyrénéistes dont, établi à Pau, il fit partie. À sa mort, survenue lors d'une chute hivernale en montagne, sur le versant aragonais des Aiguilles d'Ansabère (Béarn), un concert d'éloges célébra le grimpeur de cran exceptionnel qui laissa parmi ses compagnons de cordée - maints articles en témoignent, et le souvenir subsiste ! - l'image d'un homme intègre et pur...

L' "affaire des trilobites" est cependant autre chose. On doit lire "Les Chiens aboient..." pour connaître la version de Jacques Deprat. Il est nécessaire de la confronter aux pièces conservées de "l'affaire" pour juger de la réalité.

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