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Emig Christian C.
Directeur de Recherche Honoraire
au CNRS
BrachNet
20, rue Chaix
F-13007 Marseille

 

 

 

Introduction

Château et couvent de Hohenbourg

Mur païen

Références

Notes

Appendice

 

Citation

 

 

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Altitona - Hohenburc (Hohenbourg) - Mont Sainte-Odile : origine de ce haut lieu alsacien

 

Christian C. Emig

[Résumé]            



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Introduction

Les fouilles et datations de ces dernières décennies (voir Zumstein, 1997 ; Steuer, 2012 ; Châtelet & Baudoux, 2016) ont conduit à une nouvelle explication de l’histoire de la montagne nommée Altitona ou Altodunum par les Celtes et les Romains, puis Hohenburc [1] (en français Hohenbourg [2]) par les Francs et qui prendra ultérieurement le nom de Mont Sainte-Odile qui culmine à 764 m.

Dès l’âge du Bronze final (1200–1000 av. J.-C.), au niveau de l’emplacement du couvent actuel (Fig. 1), ce lieu était occupé par les celtes (Ruhlmann, 1933 ; Châtelet & Baudoux, 2016). Puis, à l’époque romaine, le mont fut peu fréquenté : il servait principalement de lieu d'observation, peut-être une place fortifiée. Deux voies romaines y montaient et s'y rejoignaient (Fig. 1) : l'une depuis Ottrott encore visible à quelques endroits (Fig. 1b) et l'autre depuis Barr a disparu, car recouverte par une route. Leurs pavés se sont détériorés avec le temps et aussi par leur récupération pour la construction des maisons paysannes environnantes. Il en reste quelques dessins du XVIIIe siècle (Fig. 2).

Fig 2. Gravure de Paul Sellier de la voie romaine venant d'Ottrott vers le Mont Sainte-Odile au XVIIIe siècle, publiée en 1889 (voir aussi Fig. 1b).

Château et couvent de Hohenbourg

C'est avec l’arrivée des Francs Mérovingiens au VIIe siècle, la montagne devint la propriété du duc d'Alsace Adalric Ier (635-690 : Tableau 1) : il construisit son château sur le promontoire rocheux, dont le nom fut remplacé par Hohenburc [1] [2] , comme le mentionne Grandidier (1787, vol. 1 p. 9), d'après le Chronicon Ebersheimense (Ebermünster), "fureta nuncupatum : nunc veto cadem ethimologia Hohenburc nominatur". Ensuite, il y accola un couvent pour sa fille Odile (ou Ottilia) qui en fut la première abbesse et sera canonisée au XIe siècle (probablement en 1049) par le pape Léon IX [3], puis nommée la sainte patronne de l'Alsace par le pape Pie XII en 1946, pour les catholiques. Odile a fait construire un second établissement l’abbaye Sainte-Marie de Niedermünster, c'est-à-dire le « monastère d'en bas » (Fig. 1). Vers 708, dans le testament de l'abbesse Odile le lieu est nommé "Abbatissa in Hohenburc" avec mention des deux abbayes haute et basse (Fig. 3, 4).
Il ne subsiste aujourd’hui de ces trois édifices que des restes de cette dernière abbaye (Biller & Metz, 1991 ; Hammer, 2003 ; Lorenz &  Scherer, 1871).

Mt-Ste-Odile.png

Fig 1a. Localisation des principaux lieux cités (voir aussi Emig, 2018).


 Fig 1b. L’actuel Mont Sainte-Odile (fond de carte d’après © IGN et le mur païen selon © Châtelet & Baudoux, 2016).

Fig. 3. Mention de l'abbaye de Hohenburg (nom en allemand) dans des documents officiels, d'après Gandidier, 1787, en fac-similé - voir aussi Tableau 2 et Appendice.

Tableau 1. - Adalric Ier et sa famille, fondateur de la dynastie des Etochonides ; des années peuvent avoir été calculées ou sont approximatives (d'après Wilsdorf, 1967, Emig, 2018).

  • Adalric Ier [a] (°635 au plateau de Langres - 20 février 690 au chateau de Hohenbourg [2]), duc des Alamans, puis duc d'Alsace ; vers 655 x Berswinda (645-690) qui est la fille de Sigebert III (630-656), roi d'Austrasie.
    • Odilia (°662 à Obernai - vers 720 à Hohenbourg), première abbesse de Hohenburg (aujourd'hui le Mont Sainte-Odile), canonisée sous Sainte Odile.
    • Adalbert (°665 à Obernai - 722 à Königshoffen, aujourd'hui un quatier de Strasbourg), duc d'Alsace ; x Gerlinda de Pfalzel (685-714) ; xx Bathildis.
    • Eticho II (670- après 723), comte de Nordgau; x Ganna (705-720).
    • Hugo I (672- >747), comte ; x Hermentruda ; tué par son père et son frère Bathicon.
    • Roswinde (°674), canonisée ; chanoinesse, vit avec sa sœur à l'abbaye de Hohenbourg.
    • Bathichon (675-725), comte.
    • Bereswinda ; x Aribert ( 700) (famille des Obotrites).

    [a] aussi nommé Eticho, Aticus, Attich, Etih, Chadalricus… - il serait le fils d'Adalric (600-643), duc d'Attoarensis (Plateau de Langres - voir Wilsdorf, 1967 ; Emig, 2018) et de Hultrude de Burgondie (°615) ; selon d'autres sources il descendrait des rois mérovingiens par son père Leudesius (ou Leuthari II), arrière-petit-fils de Clothaire Ier. Il fonde l'abbaye d'Ebersmünster (ou Ebersheim) sur ses terres dans la moitié du VIIe siècle. Il est le fondateur de la dynastie des Etichonides.

Un siècle plus tard, ce lieu sera la résidence d’un comte étichonide. Seuls deux sarcophages dits de Sainte Odile et du duc Adalric Ier, datés stylistiquement entre la fin de l’époque mérovingienne et la période carolingienne, sont conservés dans les chapelles de Saint-Jean et de la Croix, s’élevant aux côtés des bâtiments conventuels actuels (Fig. 5).

Fig. 4. Dessin de Johann Peter Müller (1603) de la Bloss et du Mont Sainte-Odile à comparer avec la Fig. 1b.

Fig. 5. Le couvent actuel du mont de Sainte Odile sur l’éperon rocheux dominant la plaine d’Alsace.

Mur païen [4]

Le « Mur païen » du Mont Sainte-Odile (Fig. 1, 4, 6, 7) est une enceinte, désignée depuis le XIe siècle de païenne, monumentale encore conservée par endroits jusqu’à 3 m de hauteur et de 10 kilomètres de long qu’à son mode de construction en gros blocs de grès équarris, maintenus par un système de tenons en bois à double queue d’aronde (Steuer, 2012 ; Châtelet & Baudoux, 2016 ; Tegel & Muigg, 2016). Ces bois se sont avérés tous avoir été abattus et utilisés entre les années 675 et 681 apr. J.-C. ; les datations indique donc que le « Mur païen » avait été construit à l’époque mérovingienne, dans le dernier tiers du VIIe siècle, ou qu’il avait tout au moins subi une importante phase de réfection à cette période. Or, les hypothèses émises depuis le XIXe siècle avaient situé l’édification de l’enceinte à la Protohistoire ou encore dans l’Antiquité - elles peuvent expliquer sa dénomination de mur païen et la traduction ambiguë du mot latin gentilis de la bulle papale (Tableau 2).

Fig. 6. Le « Mur païen », dont la construction est attribuée au duc Adalric Ier (635-690).

Fig. 7. Porte dans le « Mur païen », à l'arrivée d'une voie romaine - © Bernard Normand, CRDP-Strasbourg.

Selon l’hypothèse la plus recevable, c’est le duc en charge en Alsace dans la deuxième moitié du VIIe siècle, qui est à l’origine de l’édification du Mur païen. Car, avec le resserrement de la datation dendrochronologique aux années 675–681, seul le duc, Adalric Ier, fondateur du château et du couvent de Hohenbourg (Mont Sainte-Odile) (Tableau 1) et exerçant ses fonctions en 675, peut être pris en considération dans cette construction.

L’ouvrage du Hohenbourg [1] [2] est avant tout une construction de prestige, sa fonction défensive étant de fait limitée. En effet, la fin du VIIe siècle est marquée par le renforcement du pouvoir des Étichonides, favorisé par l’affaiblissement général de la royauté à cette époque. La construction du Mur païen et la fondation du couvent au Hohenbourg pourraient donc s’inscrire dans une politique plus large poursuivie par la puissante famille aristocratique des Etichonides, permettant d’asseoir son autorité en Alsace, tant dans la moitié nord ou Nordgau que dans le Sud ou Sundgau, où diverses autres fondations religieuses peuvent lui être attribuées, notamment les abbayes d'Ebersmünster (Ebersheim), de Murbach.

Dans un extrait (Tableau 2) de la Bulle du 17 décembre 1050 du pape Léon IX [3] concernant les biens propres du couvent de Hohenburg (mais s'il s'agit d'un original ?) évoque ce mur [4]. En se basant sur les résultats des datations (Châtelet & Baudoux, 2016 ; Tegel & Muigg, 2016), ce mur daterait de la fin du VIIe siècle, donc contemporain de la construction du château et du couvent de Hohenbourg, comme mentionné ci-dessus. Aussi, le terme correct devrait être le mur de Hohenbourg.

Tableau 2. - Extrait de la Bulle du 17 décembre 1050 du pape Léon IX (d'après Grandidier, 1787 - en fac-similé) avec sa traduction en français, au sujet du mur ; en appendice : la version complète de cette bulle en fac-similé.

(...) Omnem namque aream montis, que tempore beate Odilie sicut antiqua relatione accepimus, a solis spiritalibus possidebatur, ita subjicere prefate Abbatisse decrevismus, scilicet ut omnem ipsum montem infra septra gentilis muri nullus hominum colere, aut possidere sine permissionne Abbatisse audeat nullusque aliqua inquietudine pacem perpetuo locis in illis a nobis indictam violare presumat. (...) Et, de fait, nous avons appris qu’aussi bien du temps de Sainte Odile que, d’après des récits anciens, toute la superficie du mont a toujours été réservée aux spirituels. Par conséquent, nous avons bien naturellement décidé de placer sous l’autorité de l’abbesse l’ensemble du mont cerné au-dessous par des murs païens ou lui appartenant [4]. Mais, en plus, que personne ne s’avise d’y vivre ou d’occuper la montagne sans l’accord de l’abbesse. Et que personne ne viole, d’une quelconque manière, la paix perpétuelle décrétée par nous même pour ces lieux illustres.

Enfin, la vie de Sainte Odile a fait l’objet d’une légende populaire, analysée par Sepet (1902), Koehler (2018).

Références

Biller T. & B. Metz (1991). Anfänge der Adelsburg im Elsass in ottonischer, salischer und frühstaufischer Zeit. In : Burgen der Salierzeit, vol. 2, 245-284.

Bullet J. B. (1753). Mémoires sur la langue Celtique : contenant 1. L'histoire de cette langue... : 2. une description étymologique des villes... ; 3. un dictionnaire celtique...‬ ‪Daclin, Besançon, vol. 1, 487 p. [Hohenburg, p. 235].

Châtelet M. & J. Baudoux (2016). Le “ Mur païen ” du Mont Sainte-Odile en Alsace : un ouvrage du haut Moyen Âge ? L’apport des fouilles archéologiques. Zeitschrift für Archäologie des Mittelalters, 43 (2015), 1-27.

Emig C. C. (2018). Osthaim et l’origine toponymique et historique du village alsacien Ostheim (Haut-Rhin). Nouveaux eCrits scientifiques, NeCs_03-2018, p. 1-13.

Engelhardt C. M. (1818). Herrad von Landsperg, Aebtissin zu Hohenburg, oder St. Odilien, im Elsass, in zwölften Jahrhundert und ihr Werk: Hortus deliciarum - Ein Beitrag zur Geschichte der Wissenschaften, Literatur, Kunst, Kleidung, Waffen und Sitten des Mittelalters. Cotta, Stuttgart, 200 p.

Gaffiot F. (1934). Dictionaire latin-français. Hachette, Paris, 1702 p. [https://www.lexilogos.com/latin/gaffiot.php?q=gentilis]

Grandidier P. A. (1787). Histoire ecclésiastique, militaire, civile et littéraire de la province d'Alsace. Pièces justificatives. Levrault, Strasbourg, vol. 1 & 2 .

Hammer N. (2003). Die Klostergründungen der Etichonen im Elsass. Tectum, Marburg, 117 p.

Heinsius M. (1968). Der Paradiesgarten der Herrad von Landsberg: ein Zeugnis mitteralterlicher Kultur-und Geistesgeschichte im Elsass. Alsatia, Colmar, 41 p.

Koehler P. (2018). Sainte-Odile: Le Mont et les grâces. Cerf, Paris, 240 p.

Le Minor J. M., Matt M. & P. Koehler (2011). Autour du duc Eticho, père de sainte Odile. Notes archéologiques sur quelques éléments conservés au Mont Sainte-Odile. Cahiers alsaciens d'archéologie, d'art et d'histoire, 54, 65-78.

Lorenz O. & W. Scherer (1871). Geschichte des Elsasses von den ältesten Zeiten bis auf die Gegenwart: Bilder aus dem politischen und geistigen Leben der deutschen Westmark. Berlin, Weidmann, 574 p.

Mittelhochdeutsches Wörterbuch (2017), Mainzer Akademie der Wissenschaften, Akademie der Wissenschaften zu Göttingen, Universität Trier und in Göttingen, http://www.mhdwb-online.de/ , consulté le 10 juin 2018.

Pfister C. (1890-1892). Le duché mérovingien d’Alsace et la légende de Sainte-Odile. Suivis d’une étude sur les anciens monuments du Sainte-Odile. Annales de l'Est, 4e année - 1890, 433-465 ; 5e année - 1891, 392-447 ; 6e année - 1892, 27-119.

Ruhlmann A. (1933). Le Mont Sainte-Odile (Alsace) pré- et protohistorique. Bulletin de la Société préhistorique de France, 30 (3), 191-198.

Sepet M. (1902). Observations sur la légende de Sainte Odile. Bibliothèque de l’École des Chartes, 63, 517-536.

Steuer H. (2012). Studien zum Odilienberg im Elsass. Zeitschrift für Archäologie des Mittelalters, 40, 27-69.

Tegel W. & B. Muigg (2016). Dendrochronologische Datierung der Holzklammern aus der Heidenmauer“ auf dem Odilienberg (Ottrott, Elsass). Zeitschrift für Archäologie des Mittelalters, 43 (2015), 29–37.

Wilsdorf C. (1967). Les Etichonides aux temps carolingiens et ottoniens. Actes du 89e Congrès national des Société savantes, Lyon 1964 in Bulletin philologique et historique (jusqu’à 1610) du Comité des Travaux historiques et scientifiques, année 1964, p. 1-33.

Zumstein H. (1997). Fouilles au Mont Sainte-Odile au nord-ouest du plateau du couvent, 1967-1972. Cahiers alsaciens d'archéologie, d'art et d'histoire, 40, 57-69.

Note bibliographique : la plupart des publications citées ici sont disponibles sur le WEB, avec ou sans lien mentionné.



Notes :

[1] Les Francs utilisaient le moyen haut-allemand (Mittelhochdeutsch), avec la définition de burc stF. auch borg - 1 ‘befestigter Ort; Burg, (befestigte) Stadt’ (Mittelhochdeutsches Wörterbuch, 2017) : lieu fortifié ; hohen signifiant haut, haute, perché, perchée. En vieux haut-allemand (Althochdeutsch, auquel appartient l’alsacien) le mot est puruc ou purc, qui donnera en anglo-saxon borough. En celtique selon Bullet (1753), Hohenburg signifie château au sommet d'une montagne, à savoir 0h=montagne, Hen =sommet, burg ou purg=château ou habitation; néanmoins, les celtes utilisaient Altitona ou Altodunum pour ce lieu, signifiant: alt = haut et dun = montagne, colline. Ceci confirme combien le mélange des langues et l’histoire linguistique d’une région doit être pris en compte.

[2] Souvent confondu avec ce château et son abbaye de Hohenbourg du Mont Sainte-Odile, un autre château de Hohenbourg, construit au milieu du XIIIe siècle, se situe près de Wingen (F-67510) au nord de Lembach, à quelques centaines de mètres de la frontière franco-allemande.

[3] Saint Léon IX (1002-1054), né Bruno d'Eguisheim-Dagsburg (en français Eguisheim-Dabo), né à Eguisheim (Haut-Rhin) le 21 juin 1002 et mort à Rome le 19 avril 1054. Les Comtes d’Eguisheim, seigneurs d’Hohenbourg et d’Ehnheim, sont les avoués, protecteurs de ces couvents ; ils sont apparentés aux Etichonides, et probablement des descendants.

[4] Dans sa bulle du 17 décembre 1050 (voir extrait en Tableau 2 et in extenso dans l'Appendice), le pape Léon IX utilise le terme de gentilis muri qui a ultérieurement été traduit en hochdeutsch (haut allemand) par Heÿden-maur (ou Heiden-maur). Or, selon le dictionnaire Gaffiot (1934), il convient de remarquer que la traduction du mot latin gentilis a plusieurs autres significations, dont la première est "qui appartient à une famille, propre à une famille, qui porte le même nom", et la sixième est "les barbares, les païens". Or, dans le contexte de cette bulle, il apparaît plus juste de traduire par "lui appartenant (à l'abbaye)" ou "en faisant partie". En outre, cette nouvelle traduction est conforme avec l'époque de la construction de ce mur autour du château et du couvent de Hohenbourg, avec lesquels il est intimement lié dans le temps et l'espace et à Adalric Ier, duc d'Alsace.


Appendice

Bulle du 17 décembre 1050 du pape Léon IX - d'après Grandidier (1787), en fac-simimé (voir aussi tableau 2).


Emig C. C., 2018. Altitona - Hohenburc (Hohenbourg) - Mont Sainte-Odile : origine de ce haut lieu alsacien.
Nouveaux eCrits scientifiques, NeCs_04-2018, p. 1-10.

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Mise en ligne le 17 juin 2018 - © Christian C. Emig - Nouveaux eCrits scientifiques